Jacques Prévert – Les Enfants du paradis (scénario original)

Résumé :

« Entrez, Mesdames et Messieurs, entrez… Les jeunes et les vieux… Entrez les amoureux ! Justement on va parler de vous, ça vous intéresse… Venez voir vivre et mourir, aimer et souffrir, comme on dit dans les chansons, les Enfants du Paradis… Nous allons vous raconter leur destin et le vôtre du même coup… Un marchand d’habits, la beauté, la gloire, les ports d’hôtel complices, les coulisses et Pierrot au clair de lune, ce sont les histoires de tout le monde et de toujours… C’est la vie, qui ne commence ni ne finit, l’amour, la mort, hier comme aujourd’hui. »Nino Franck, 1945


 

Avis :

Jacques Prévert - Les enfants du Paradis

Les Enfants du Paradis est un film que j’adore et ses magnifiques dialogues que l’on doit au grand Prévert y sont pour beaucoup. Je n’ai donc pas hésité très longtemps avant de me plonger dans la réédition de son scénario afin de profiter encore plus de toute la poésie de ce film et quelle poésie ! Je ne me lasse pas de lire et de relire certains passages tant je suis amoureux de ces dialogues !

Si le film est très fidèle au scénario, on distingue tout de même quelques différences. Tout d’abord dans le nom des personnages : Lacenaire s’appelle Mécenaire ; Frédérick Lemaître s’appelle Frédérick Leprince et les Deburau portent le nom de Taburau. Mais la principale différence avec le film réside dans la fin de l’histoire. Il se trouve en effet qu’une troisième époque avait été imaginée pour le film qui n’a malheureusement pas vu le jour. Elle aurait dû raconter le passage de la vie de Baptiste Deburau où il tue un homme en voulant défendre sa femme. C’est ce qui arrive à la fin de ce scénario : Baptiste tue le marchand d’habits en voulant protéger Garance.

Quand on regarde Les enfants du paradis, on s’aperçoit vite de la présence d’une mise en abyme. Le film débute par les « 3 coups » et un rideau qui se lève pour créer l’ambiance d’un théâtre dans le théâtre. De même, la scène de pantomime jouée par Baptiste dans la première époque n’est pas sans évoquer l’histoire de Baptiste, Garance et Frédérick. Avec la fin de ce scénario, on comprend cette fois que la pantomime jouée dans la seconde époque, où Baptiste tue le marchand d’habits, est une façon d’illustrer le drame tragique qui se prépare. Ceci est souligné par la réplique de Jéricho en partie coupée dans le film :

 

Quand on pense que tous les soirs Baptiste assassine un pauvre vieux bonhomme comme moi… et pour amuser le monde encore… Sans parler du mauvais exemple… Ca vous amuserait peut-être… hein… qu’un de vos clients… une petite arsouille, attende le bon papa Josué, au coin d’une rue, et qu’il le refroidisse gentiment… « comme aux Funambules »

 

Ce scénario est donc à découvrir en complément du film pour mieux en apprécier toute la beauté et toute la profondeur. On notera aussi que cette édition est accompagnée d’un avant-propos de Carole Aurouet sur la genèse des Enfants du Paradis ainsi que de la reproduction de plusieurs documents (photographies, lettres, contrats…) liés au film.

Un ouvrage qui plaira à tous ceux qui ont apprécié le film ou tout simplement qui aiment la poésie de Prévert. Pour moi c’est un grand coup de cœur !

 

A découvrir également, l’exposition Les enfants du Paradis à la Cinémathèque (jusqu’au 23 janvier 2013).

 

Extraits :

 

Extrait 1/3

BAPTISTE – Quand j’étais malheureux… je dormais… je rêvais… Mais les gens n’aiment pas qu’on rêve… (souriant) alors ils vous cognent dessus « histoire de vous réveiller un peu »…

(Les yeux soudain brillants, les dents serrées.) Heureusement, j’avais le sommeil « dur », plus dur que les coups, et je leur échappais en dormant, en rêvant… Oui je rêvais… j’espérais, j’attendais…

(Brusquement.) C’est peut-être vous que j’attendais !

GARANCE (ironique.) – Déjà !

BAPTISTE (très grave.) – Pourquoi pas… Je vous voyais peut-être déjà dans mes rêves, ne souriez pas… nous ne savons rien de ces choses-là et peut-être qu’aujourd’hui en me jetant cette fleur… peut-être m’avez-vous réveillé pour toujours !

GARANCE (surprise et touchée.) – Quel drôle de garçon vous faites !

BAPTISTE (la regardant émerveillé.) – Comme vous êtes belle…

GARANCE (haussant les épaules.) – Je ne suis pas belle… Je suis vivante… c’est tout !

BAPTISTE (approchant son visage du sien et la voix tremblante d’émotion.) – Vous êtes la plus vivante… Jamais je n’oublierai cette nuit… et la lumière de vos yeux.

GARANCE – Oh la lumière ! (Elle sourit.) Une petite lueur comme tout le monde.

Extrait 2/3

BAPTISTE – La lune… bien sûr… la lune (éclatant d’un triste rire) c’est mon pays, la lune !

(A mi-voix avec une sourde amertume.) Celui-là n’est pas des nôtres, il n’est pas né comme nous. Une nuit que la lune était pleine il est tombé, c’est tout ! (Hochant la tête et imitant toujours les « autres ».) Et il ne veut rien entendre… et il ne veut rien comprendre… et il rêve de choses impossibles…

(Brusquement.) Et pourquoi… impossibles… puisque je les rêve « ces choses » !

Extrait 3/3

GARANCE (levant ses yeux brillants de plaisir.) – Ecoute Frédérick, écoute le paradis ! J’aime les entendre rire, comme cela aux éclats !

(Secouant doucement et tristement la tête.) Je riais comme cela moi aussi autrefois, oui, j’éclatais de rire, sans raison, sans penser à rien d’autre qu’au rire… (soupir)… et maintenant !

FREDERICK – Maintenant tu es triste ?

GARANCE – Non… je ne suis pas triste… mais je ne suis pas gaie non plus.

(Souriant avec mélancolie.) Dans la boîte à musique un petit ressort s’est cassé… (se tournant à nouveau vers la scène) et l’air est toujours le même, mais la musique a changé !

 
Note : 
 

1943 (2012 pour la présente édition) – 173 pages – ISBN : 978-2-07-013857-9
Jacques Prévert (1900-1977) – Français

 

Antoine Vitek

Jeune trentenaire et vieux blogueur. Fondateur de Culturez-vous et organisateur de l’association "Un Soir, un Musée, un Verre". Flâneur professionnel et éternel curieux.

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