« Il était un petit navire », « Il court, il court, le furet », « A la pêche aux moules »… Nous avons tous chanté ces comptines dans notre enfance. Elles accompagnent les premiers jeux, les trajets en voiture et les moments partagés avec les enfants.
Pourtant, derrière leurs paroles souvent simples et leurs mélodies entraînantes se cachent parfois des histoires bien moins innocentes qu’il n’y paraît. Certaines comptines évoquent des événements historiques, d’autres contiennent des jeux de mots, des allusions politiques ou même des contrepèteries.
Alors, que racontent réellement les comptines de notre enfance ?
Pourquoi les comptines ont-elles parfois un sens caché ?
Les comptines appartiennent avant tout à une tradition orale. Pendant des siècles, elles ont été transmises de génération en génération, souvent sans que leur origine exacte soit connue.
Beaucoup avaient un double sens : l’un fait pour se moquer d’un événement, prévenir d’un danger ou avoir une tonalité grivoise ; l’autre plus mignon qui permettait aux enfants de les écouter sans être traumatisés.
Au fil du temps, les paroles ont pu être transformées. Des mots ont disparu, d’autres ont été remplacés et certaines expressions sont devenues incompréhensibles. C’est notamment ce qui explique pourquoi plusieurs comptines semblent aujourd’hui raconter des histoires étranges ou absurdes.
Il faut également rester prudent : pour certaines chansons, plusieurs interprétations circulent et leur véritable origine demeure inconnue.
Nous n’irons plus au bois : une incitation au libertinage
En 1684, face à une épidémie de maladies vénériennes, Louis XIV interdit la prostitution. On coupe alors les branches de lauriers qui étaient placées au-dessus des maisons de joie pour les identifier, c’est ce qu’indique la chanson :
« Nous n’irons plus au bois
Les lauriers sont coupés »
Pour palier la fermeture de ces maisons, la chanson incite au libertinage et à ne pas laisser « faner » les prostituées qui travaillent désormais dans les bois :
« Et les lauriers du bois les laiss’rons nous faner ?
Non, chacune à son tour ira les ramasser (…)
Sautez, dansez, embrassez qui vous voudrez »

Il était un petit navire : une histoire de cannibalisme
Malgré son air gai, cette chanson raconte les malheurs d’un équipage en perdition qui tire à la courte paille quel marin se fera dévorer pr les autres !
« Au bout de cinq à six semaines
Les vivres vin, vin, vinrent à manquer
On tira à la courte paille
Pour savoir qui, qui, qui serait mangé
Ohé, ohé ! »
C’est le plus jeune mousse qui est condamné :
« Le sort tomba sur le plus jeune
Bien qu’il ne fut, fut, fut pas très épais
On cherche alors à quelle sauce
Le pauvre enfant se, se, serait mangé
Ohé, ohé… »
Finalement le mousse est sauvé in-extremis par des centaines de poissons qui se jettent sur le navire, ouf !
« Au même instant un grand miracle
Pour l’enfant fut, fut, fut réalisé
Des p’tits poissons dans le navire
Sautèrent bientôt, tôt, tôt par milliers
On les prit on les mit à frire
Et le p’tit mousse, mousse, mousse fut sauvé
Ohé, ohé… »
Cette comptine serait inspirée de l’histoire vraie d’Owen Coffin, un jeune américain qui a accepté de se sacrifier pour être mangé par ses compagnons d’infortune après le naufrage de son bateau.
Il était une bergère : une comptine pas si innocente…
Cette chanson raconte l’histoire d’un chaton tué par une bergère pour avoir mangé du fromage :
« Elle fit un fromage
Du lait de ses moutons
Le chat qui la regarde
D’un petit ai fripon (…)
N’y mit pas la patte
Il y mit le menton »
En ancien français, laisser un chat aller au fromage signifiait perdre sa virginité ou avoir un rapport avant le mariage. C’est donc un sous-entendu coquin !
Prise de remords, la bergère se rend à confesse mais le prêtre profite de la situation :
« Ma fille pour pénitence, nous nous embrasserons »
Une façon de critiquer les moeurs du clergé.
Il court, il court le furet : une contrepèterie coquine
Connaissez-vous le cardinal Dubois ? Principal ministre d’État sous la régence de Philippe d’Orléans, il avait une réputation sulfureuse… On dit de lui qu’il aurait mis enceinte une servante tandis qu’il n’avait que 13 ans ou encore qu’il trouvait des maîtresses pour le roi !
La comptine Il court, il court le furet serait ainsi une contrepèterie pour se moquer de ses moeurs. En inversant le « c » et le « f », la chanson devient : « Il fourre, il fourre le curé ».

La mère Michel : son chat perdu n’est pas ce que l’on croit…
Dans cette comptine du XVIIIe siècle, le chat qu’a perdu la mère Michel n’est rien d’autre que sa virginité ! Et à l’époque, c’est un vrai scandale quand cela se produit avant le mariage. Elle rencontre alors le Père Lustucru (ou l’eusse-tu-cru), un personnage imaginaire apparu un siècle plus tôt dont le rôle était de « guérir » les femmes de certaines déviances :
« C’est le père Lustucru qui lui a répondu
Allez la mère Michel vot’ chat n’est pas perdu (…)
Donnez une récompense il vous sera rendu »
Lustucru profite donc de la situation et demande une contrepartie pour rendre à la Mère Michel non pas sa virginité mais son honneur. Celle-ci accepte de lui donner un baiser mais Lustucru veut autre chose…
« La mère Michel lui dit: c’est décidé
Si vous m’rendez mon chat vous aurez un baiser
Et le père Lustucru qui n’en a pas voulu
Lui dit : pour un lapin votre chat est rendu »
Jadis, un lapin désignait un homme qui allait voir une prostituée sans la payer. Autrement dit : Lustucru demande à la mère Michel de passer à la casserole… une bien belle morale, n’est-ce pas ?!

L’anecdote dans l’anecdote
C’est de ce « lapin » que vient l’expression poser un lapin dans le sens arnaquer, promettre quelque chose sans le faire.
Jean Petit qui danse : l’affreuse histoire d’un calvaire
En 1643 le peuples croule sous les hausses d’impôts pour financer la guerre de Trente Ans alors dans l’actuelle Occitanie, des paysans se soulèvent : c’est la révolte des Croquants dont Jean Petit est l’un des meneurs.
Cette insurrection est durement réprimée par l’armée royale et Jean Petit est condamné au supplice de la roue. Son corps est accroché à une roue tandis qu’un bourreau lui brise les membres un à un. A l’époque, on appelait ce supplice « faire danser un corps » en référence aux convulsions du condamné… La chanson prend alors une toute autre signification, n’est-ce pas ?
« De sa tête il danse,
De son pied pied pied
Et de sa main main main (…)
Ainsi danse Jean Petit »

Il pleut, il pleut bergère : un chant révolutionnaire
Ecrite en 1780 par Fabre d’Eglantine, cette chanson issue d’un opéra-comique évoque une histoire d’amour un peu érotique mais quelques années plus tard, les Révolutionnaires s’en emparent :
« Il pleut, il pleut bergère
rentre tes blancs moutons »
La bergère devient alors une référence à Marie-Antoinette qui aimait passer du temps avec ses animaux dans son hameau à Versailles et les blancs moutons sont les nobles de la cour avec leurs perruques bouclées !
La comptine prévient la Reine des troubles qui arrivent, voire même du couperet de la guillotine… :
« Voici venir l’orage, voici l’éclair qui luit »

A la claire fontaine : une rupture d’un autre temps
Apparue au XVe siècle, cette comptine aurait connu plus de 500 versions différentes ! Une jeune fille y évoque un amour perdu et explique les raisons de cette rupture :
« J’ai perdu mon ami sans l’avoir mérité
Pour un bouton de rose que j’ai trop tôt donné »
La jeune fille a offert un bouton de rose, c’est-à-dire sa virginité, avant le mariage et a ainsi perdu toute valeur aux yeux de son ami qui l’a quittée…
« Chante, rossignol, chante
Toi qui a le coeur gai
Tu as le coeur à rire
Moi je l’ai à pleurer (…)
Je voudrais que la rose
Fût encore au rosier
Et que mon ami Pierre
Fût encore à m’aimer »
Elle explique alors au Rossignol – qui pourrait être le jeune homme qui se vante de la situation – vouloir revenir en arrière pour retrouver son amour perdu. Un vrai goujat l’ami Pierre !
Le roi Dagobert : une astuce anti-censure
Cette chanson est apparue au XVIIIe siècle mais alors pourquoi se moque-t-elle de Dagobert qui a régné onze siècles plus tôt, entre 629 et 639 ?
En réalité, cette comptine était fredonnée par le peuple pour se moquer non pas de Dagobert mais de Louis XVI qui était réputé pour être très distrait ! Alors pourquoi ne pas nommer Louis XVI directement ? Tout simplement pour échapper à la censure et donc à la prison !
Gentil coquelicot : une mise en garde des jeunes filles
Cette comptine est très vieille, on la chante depuis le XIIe siècle et son vocabulaire champêtre est riche en significations :
« J’ai descendu dans mon jardin
Pour y cueillir du romarin (…)
Gentil coquelicot nouveau »
Ici le romarin est une plante que l’on trouvait aux cérémonies de fiançailles ou de mariage. Quant au coquelicot il désigne les règles comme dans l’expression « Avoir ses coquelicots ». Et comme il est nouveau, il symbolise le début de la puberté de la jeune fille.
La comptine met donc en garde la fillette dans ce moment charnière de sa vie où elle devient une jeune fille en fleur… mais à peine la jeune fille a-t-elle cueilli 3 brins de romarin qu’un rossignol arrive :
« J’n’en avais pas cueilli 3 brins
Qu’un rossignol vint sur ma main (…)
Il me dit 3 mots en latin
Que les hommes ne valent rien
Et les gaçons encore moins bien »
Le rossignol parle en latin, comme les prêtres. Il incarne ici l’ordre moral et met en garde la jeune fille : elle doit se méfier des hommes !
« Des Dames il ne me dit rien
Des Demoiselles beaucoup de bien »
L’oiseau ne dit rien des activités des Dames, la jeune fille découvrira plus tard les mystères de l’amour. En revanche il l’encourage à rester avec les jeunes filles qui ont gardé leur innocence, demoiselle signifiant jeune pucelle en ancien français.

A la pêche aux moules : une comptine qui dénonce une agression
Très populaire au XIXe isècle, il suffit de bien écouter cette comptine pour la comprendre :
« A la pêche aux moules moules moules
Je n’veux plus y’aller, maman
Les gens de la ville ville ville
M’ont pris mon panier, maman
A la pêche aux moules moules moules (…)
N’envoyez pas vos enfants
Car les gens de la ville ville ville
Sont bien trop entreprenants »
Le panier désigne ici la virginité de la jeune fille. Prise au piège par les garçons de la ville, elle confie à sa mère le viol dont elle a été victime. Certaines versions sont particulièrement explicites :
« Quand ils vous tiennent
Sont-ils de bons enfants ?
Ils vous font des caresses
De petits complements »

Connaissiez-vous le sens caché de ces comptines ? La prochaine fois que vous les entendrez, vous ne les écouterez peut-être plus de la même manière !
