Comment s’organise le secteur culturel avec le confinement ? Pendant cette période où « Rester chez soi » est le seul mot d’ordre, je suis allé – virtuellement ! – à la rencontre de plusieurs professionnels du milieu de la culture pour en savoir plus sur leur métier et sur ce qui est mis en place pour permettre aux institutions de garder un lien avec leur public malgré ce contexte.

Après Thomas Garnier, photographe et community manager pour le Château de Versailles, c’est aujourd’hui Louisa Torres, conservatrice à la Bibliothèque de l’Arsenal à Paris, qui a accepté de répondre à mes questions – accompagnée de son chat Moustache !


Peux-tu te présenter, nous parler de ton parcours et de ton poste ?

Louisa Torres, conservatrice à la Bibliothèque de l'Arsenal, BnF

Je suis la conservatrice des manuscrits médiévaux et Renaissance de la Bibliothèque de l’Arsenal, qui est rattachée au grand navire de la Bibliothèque nationale de France depuis près d’un siècle. J’ai donc la responsabilité d’un fonds très vaste et très éclectique, riche de plus de 1500 volumes qui datent du huitième au seizième siècle inclus. C’est une collection passionnante, marquée au sceau de la personnalité et des prédilections de celui qui l’a rassemblée en premier, le marquis de Paulmy, l’un des plus grands bibliophiles du 18e siècle, même si elle s’est considérablement enrichie ensuite de confiscations révolutionnaires. Elle regorge de trésors et de pièces exceptionnelles, notamment dans le domaine de la littérature médiévale et de l’enluminure, auxquelles le marquis de Paulmy s’intéressait vivement. J’en suis l’heureuse gardienne depuis mon entrée en fonction il y a cinq ans après l’Ecole des chartes où j’étais élève en même temps qu’à la rue d’Ulm.

En quoi consiste ton travail en temps normal ? ta journée type ?

Bibliothèque de l'Arsenal

Un peu avant de prendre mon poste, je me souviens avoir appelé ma prédécesseuse pour lui poser, non sans appréhension, cette même question… Mes journées sont bien remplies, et de tâches très diverses. Le conservateur d’un fonds est l’interface où se croisent toutes sortes de besoins : ceux des lecteurs, qui sont prioritaires — consulter tel manuscrit, obtenir un renseignement sur la provenance de tel autre –, ceux des coordinateurs de la numérisation qui ont besoin que je fasse une sélection annuelle en fonction des priorités établies par la BnF, ceux des institutions qui souhaitent emprunter un ouvrage pour une exposition, ceux des restaurateurs, pour qui j’établis un plan de charge de réparations variées qu’ils échelonneront ensuite… Plus généralement, je suis l’interlocuteur de référence pour toute question relative au fonds. Et pour cela j’ai une arme : le catalogue. Chaque livre fait l’objet d’une notice descriptive au catalogue, qui est sa fiche d’identité. C’est par le catalogue qu’un livre cesse d’être un objet anonyme posé sur une étagère, et devient le réceptacle de tel et tel textes, écrits par tel auteur, compilés par tel chroniqueur, enluminés par tel artiste, annotés par tel prince. Or, établir la notice d’un livre médiéval est un véritable travail scientifique, car aucun auteur, miniaturiste ou possesseur n’y est jamais identifié explicitement. Les identifications varient d’ailleurs au cours du temps, au gré des travaux des chercheurs. Ma responsabilité c’est de suivre leurs publications et de mettre à jour les notices du catalogue ; c’est aussi de mener mes propres travaux de recherche pour mieux connaître l’histoire du fonds : c’est en cela qu’un conservateur est une profession scientifique. D’ailleurs, nous signons nos notices comme un chercheur signe un article. Mes journées consistent donc à courir derrière cette multiplicité de tâches !

Je fais aussi beaucoup de médiation : j’accueille des séminaires universitaires, je donne des conférences, je présente des ouvrages à des visiteurs, je prépare des contenus de médiation numérique sur les réseaux sociaux ou sur Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF, où les pages Sélections font office de véritables mini expositions virtuelles sur plein de sujets. Mais des expositions où les visiteurs pourraient feuilleter les livres, et pas juste en admirer la couverture !

Depuis le confinement, à quoi ressemblent tes journées ?

Depuis le début du confinement, un ingrédient essentiel manque à mes journées : mes manuscrits !!! Comment travailler sur une collection sans l’avoir entre les mains… Certains pans de mon activité sont donc mis au repos forcé. D’autres, en revanche, prennent un tour crucial : mine de rien, le confinement met en exergue l’importance des ressources numériques. Dès le début du confinement j’ai donc été très sollicitée par les CM de Gallica et de la BnF pour recenser et mettre en avant des contenus utiles à tous : ça va des livrets de coloriage, qui ont remporté un franc succès, à un recensement aussi exhaustif que possible des ressources à disposition des chercheurs, sur Gallica et dans le catalogue d’offre à distance de la BnF. Beaucoup d’universitaires, habitués à leur BU, ignorent en effet que bon nombre de revues scientifiques sont aussi accessibles sur Gallica. Et que des listes existent ! C’était le moment de leur rappeler… Et puis les gens sont avides d’évasion. Ils découvrent avec enthousiasme les trésors qu’on leur propose de découvrir, tel manuscrit enluminé spectaculaire ou telle estampe de Hôkusai. On essaie d’être utiles au plus grand nombre, mais de ne pas en faire trop : il faut aussi respecter l’angoisse de ceux qui sont au front, la peine de ceux qui sont malades. Nous-mêmes ne sommes d’ailleurs pas épargnés par ces inquiétudes et pour nous aussi, le temps se fait long…

Enfin, j’ai pu, fort heureusement, partir avec une pile d’articles scientifiques à lire pour préparer… ceux que j’ai à écrire ! En temps normal il est difficile de trouver du temps pour se concentrer sur ces activités-là, qu’on finit souvent par boucler chez soi le dimanche… Là c’est l’occasion idéale pour s’y mettre. Bref, je ne chôme pas. J’ai même encore plus de mal que d’habitude à décrocher en fin de journée.

A quoi ressemble ton bureau à l’Arsenal ? Et ton bureau de confinement ?

Je vais vous décevoir : à l’Arsenal je n’ai pas de bureau « patrimonial »… Pas de moulure au plafond ni de cheminée de marbre ! Mais j’ai un joli bureau que je partage avec les stagiaires ou les chercheurs associés que j’encadre, et dont le mur principal est actuellement tapissé d’un chef d’oeuvre de « post-it art »… Ca n’a pas l’air très sérieux mais c’est une mine d’idées, fruit d’une confrontation avec d’autres conservateurs chargés de collections patrimoniales comme moi, au cours d’un atelier conduit par la mission Innovation de la BnF. Cette réflexion collective m’a permis de monter un projet de recherche que je pilote depuis : je garde près de moi ces posts-its, qui m’empêchent d’oublier ce dont on rêvait au départ et ce qui nous semblait crucial.

Interview confinement de Louisa Torres, conservatrice à la Bibliothèque nationale de France

En confinement je n’ai pas de bureau… Je me suis installée sur un bout de la table de la salle à manger. Laquelle est une table de jardin empruntée aux voisins, car j’avais déménagé une semaine avant le confinement et je n’ai pas encore tous mes meubles ! Symboliquement, j’ai rapporté les grigris de mon bureau : mon porte-bonheur birman en forme de chouette et mon presse-papier en forme de mini astrolabe, souvenir du plus beau convoiement de ma vie au Louvre Abu Dhabi. Et puis j’ai entassé les livres les plus essentiels à mon travail que j’ai pu emporter in extremis à bord du Nautilus… Ils jurent un peu avec le rayon Philosophie politique de mon compagnon qui est plutôt versé histoire contemporaine !

Louisa Torres bibliothèque de l'Arsenal

Quels sont tes conseils pour les internautes qui souhaiteraient garder un lien avec la BnF tout en restant à la maison ?

La BnF est une mine de ressources accessibles en ligne, et pour ses publics ! Les visiteurs et les amoureux du patrimoine trouveront leur bonheur dans les expositions virtuelles, les conférences en ligne et les Sélections thématiques de Gallica. On en met en avant tous les jours sur les réseaux sociaux (@labnf et @gallicabnf). Ma recommandation personnelle : les conférences du cycle Trésors de Richelieu, toujours formidables, et celles du cycle Histoire du livre (données à l’Arsenal). Les parents trouveront une mine d’idées dans les Sélections Jeunesse de Gallica… ou dans nos applications Gallicadabra, Fabricabrac et BFnF, conçues pour les enfants. En un mot : suivez-nous sur les réseaux sociaux (Facebook / Twitter / Instagram) ! Nous y avons récapitulé beaucoup de choses.

LIRE AUSSI : Comment aller au musée ou au théâtre tout en restant chez soi ?


Un grand merci à Louisa pour cette interview ! Pour en savoir davantage sur son métier, vous pouvez la retrouver sur Twitter et Instagram.

Retrouvez toutes les autres interviews de Culturez-vous dans la rubrique 5 questions à.

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