Résumé :

« Le premier amour, paraît-il, n’est jamais que le prélude de la première défaite. On aime, puis on souffre. On essaie de se souvenir pour ne pas vivre, puis on essaie d’oublier – pour ne pas mourir. Mais il n’y a rien de tel qu’essayer d’oublier pour se souvenir, et rien de mieux qu’essayer de souvenir pour réellement oublier. »

Après avoir aimé une première fois, un jeune homme souffre pour la première fois de n’être plus aimé. Le chemin vers la « guérison » de cet amour est long et semé d’embuches, il lui faudra quatre années pour réussir à surmonter cette défaite. Quatre années où l’écriture sera pour lui une sorte d’exutoire pour enfin réussir à commencer une nouvelle histoire.


 

Avis :

Santiago H Amigorena - La première défaite

La première défaite est la suite d’un autre livre d’Amigorena, Le premier amour, publié en 2004, ces deux ouvrages faisant partie du projet autobiographique de l’auteur. Il s’attache ici à nous raconter l’amour passionnel qu’éprouve un jeune homme pour Philippine. Alors que dans Le premier amour, l’histoire était plutôt joyeuse – le narrateur vivait dans l’euphorie de son idylle – et se terminait tristement par une rupture, La première défaite prend le chemin contraire. On y retrouve en effet le narrateur au soir de la séparation, rentrant un peu abasourdi dans son appartement de l’île Saint Louis et entamant quatre années au cours desquelles il va porter le deuil de cette relation avant de réussir – enfin – à se lancer dans une nouvelle histoire, clôturant ce livre sur une note plus joyeuse.

La particularité de cette histoire d’amour réside dans l’importance qu’a eu l’écriture pour le narrateur. Déjà dans Le premier amour, il écrivait et écrivait encore pour parler à l’élue de son cœur ou simplement pour la décrire, donnant naissance à des textes d’une grande poésie mais aussi d’une grande sensualité :

 

Je voulais la traduire comme on traduirait un poème d’une langue qu’on aime – mais qu’on ne comprend pas. Je voulais écrire sur elle – et sur elle. Je voulais décrire ses lèvres – et ses lèvres. Je voulais, pour toujours, la tenir tout entière sur le bout de ma langue.

 

Une fois cette relation terminée, le narrateur a conservé un rapport très fort avec l’écriture. Cette fois il n’est plus question de décrire Philippine mais de traduire le manque et d’extérioriser son malheur pour, petit à petit, aller au-delà de cet amour passionnel :

 

L’écriture, telle une chimiothérapie, empirait l’état mais soignait peut-être à long terme le jeune têtard valétudinaire que j’étais.

 

Ce rapport à l’écriture dans cet amour hors norme est d’une rare beauté même s’il enferme le narrateur dans une forme de souffrance.

 

J’écrivais pratiquement tout le temps, et à la vue de tous. L’écriture était pour moi, comme les larmes, une simple façon d’exhiber mon malheur, de montrer à tous cette souffrance qui me submergeait constamment et dont je ne parlais jamais.

 

On comprend que le narrateur voit dans cette souffrance une façon de continuer à aimer. Même si Philippine ne l’aime plus, cette douleur lui prouve que, de son côté, l’amour persiste toujours. Peut-être même va-t-il jusqu’à se complaire dans son malheur de peur de voir cet amour disparaître totalement s’il retrouvait sa joie de vivre.

Il me semble que tous ceux (ou presque !) qui ont pris le risque d’aimer ont connu un jour cette souffrance provoquée par la fin de l’amour et cette façon douloureuse de continuer à aimer lorsque l’autre ne nous aime plus. C’est un sentiment universel même s’il vécu à chaque fois avec une intensité différente. Ici, Amigorena a réussi à trouver les mots pour traduire l’absence de l’autre, la déréliction et la souffrance qui en découle.

Dans Le premier amour, je me souviens avoir adoré les lettres écrites pour Philippine tandis que le reste de l’histoire ne m’avait pas passionné. J’ai eu la même sensation ici et j’avoue avoir usé à plusieurs reprises du droit de sauter des pages (merci Pennac !), trouvant quelques passages assez ennuyeux. J’ai cependant toujours adoré la poésie des textes écrits pour Philippine ou en pensant à elle mais je regrette qu’ils soient noyés dans un « blabla » un peu trop conséquent qui rend assez fastidieuse la lecture de ces 600 pages.

Il n’en reste pas moins que je referme ce livre en restant sur une belle impression tant la beauté de certains passages arrive à effacer l’ennui parfois éprouvé. Il y a de nombreux extraits que j’ai adorés, vous en trouverez une sélection ci-dessous. Au final, comme toutes les peines de cœur, cette histoire pourrait être résumée par la citation de Musset :

 

On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit : J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelques fois, mais j’ai aimé.

 

Extraits :

 
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[tab]Extrait 1/10

Exercice

Construisez un monde cohérent à partir de Rien, sachant que : Moi = Toi et que Tout est Possible.

Faites un dessin.

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[tab]Extrait 2/10

Je te cherche dans l’écriture. J’écarte les mots et disperse les lettres : tu es là.

Je te donne la chaleur qui est tienne. Je te donne la profondeur de tes yeux. Je te donne du rouge et du noir pour encore mieux te voir.

Je t’aime.

Puis tu n’es plus qu’un nez que je mouille et que je croque par un soir d’hiver. Puis, puis loin encore, tu es une courbe parfaite, comme celle d’un dessin fait d’une main de maître. Ou alors, car il n’y a pas de suite, tu es un de ces rêves qu’on ne fait qu’à moitié endormi.

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[tab]Extrait 3/10

Je voudrais tout te dire sans rien te dire, mais pour ne rien dire les mots manquent toujours. Alors, alors…

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[tab]Extrait 4/10

PARTOUT tu es désir. Je t’aime dans chaque goutte de pluie lorsque tu parles, je t’aime dans chaque nuage qui fuit lorsque tu ris, je t’aime sur chaque feuille qui tombe, lasse d’avoir trop attendu lorsque tu pleures.

Peut-être est-ce le début d’un amour sans toi. Peut-être pas. J’ai toujours cru que chaque épreuve nous avait rapprochés, mais sans doute est-ce ce que l’on croit jusqu’au moment où l’on comprend que l’on est absolument seul.

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[tab]Extrait 5/10

Toute vie est semblable à celle de cet esclave gravé par Goya : seule la pensée de la mort nous permet de vivre pleinement, et nos chaînes sont à la mesure de notre liberté. Mais peu d’activités humaines nous font comme l’écriture espérer d’être libérés tout en rendant nos chaînes si flagrantes, si lourdes. Car au-delà de sa source – qui est le silence – et de son but – qui est la mort –, l’écriture porte toujours l’illusoire promesse de nous libérer de cela même qui l’autorise et qui est le véritable gardien de l’être humain, de ce qui nous tient le plus intimement prisonniers et qui le plus intimement nous préserve : le langage.

Mais soyons optimistes ! et voyons jusqu’où ma mécréance de morue peut mener votre foie de lecteur.

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[tab]Extrait 6/10

Je me souviens, avec Sebas, lorsqu’on était enfants, de ces discussions interminables pour choisir le « pouvoir » qu’on aimerait le plus avoir : être invisible, être invincible, avoir un regard qui perce les murs ; et celui qu’on choisissait le plus souvent : voler. Le pouvoir que je voudrais le plus avoir aujourd’hui, c’est pouvoir oublier. Oublier vraiment, oublier complètement. T’oublier, tout simplement.

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[tab]Extrait 7/10

Et puis te parler de quelque chose de très doux, et de très petit. Te demander peut-être, seulement, de m’effleurer les lèvres avec tes cils…

Ou alors te demander encore, de me dire bonjour, comme avant, comme avant de me connaître…

Je donnerais ma vie (et bien plus) pour que tu me dises bonjour comme si tu ne me connaissais pas, une nuit, sous la pluie.

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[tab]Extrait 8/10

Je t’aime. Merde. Je ne peux pas ne pas le dire. Mon agenda est vide. Pas un seul petit mot pour me rappeler le 25 avril. Je sais, tu me l’as dit : on ne le passera pas ensemble. Mais je ne peux pas encore ne pas partager un futur – fût-il illusoire – avec toi.

Faut que tu viennes.

Non : Faut que tu viens.

Excuse-moi, j’écris des conneries. Je ne sais même pas aujourd’hui si j’ai plus mal quand j’y pense ou quand j’oublie. Seule chaussure : je n’arrive pas encore à choisir. Hier je me suis acheté une chemise. C’était pour que tu la voies ce soir. Que tu la voies – après que je l’ai achetée. Je sais, c’est ridicule : avant aussi j’aurais dû pouvoir m’acheter des choses tout seul. Mais ça fait quand même mal.

Tu comprends ? Partout, dans chaque petite chose que je fais, il y a encore une place qui est la tienne. Je n’ai plus mal tout le temps, mais à la fin de chaque soirée, ça fait quand même beaucoup de vide.

Les plantes, les vêtements, la chambre qui est propre, et s’il n’y avait que ça… Mais il y a beaucoup plus : cette putain de machine à écrire.

Merde. Je peux pas.

Excuse-moi, c’est fini. J’ai préféré t’écrire tout ça pour ne pas le penser ce soir si jamais tu changes d’avis et qu’on se voit. Maintenant, parfois, je préfère pleurer tout seul.

J’aurais voulu ne jamais te montrer que des choses belles. T’écrire des poèmes qui ne parlent que de tes yeux ou de ton ventre. Mais je suis seul et je ne sais pas encore me parler à moi-même.

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[tab]Extrait 9/10

J’ai écrit, à peine plus haut, que l’écriture, telle une chimiothérapie, empirait l’état mais soignait peut-être à long terme le jeune têtard valétudinaire que j’étais. Le dernier texte a-t-il les mêmes qualités ? ce projet interminable qui me fait écrire jour après jour depuis plus de vingt ans serait-il destiné, après m’avoir rendu chauve et friable comme un vieux biscuit, à apaiser l’incurable maladie d’être né ? Le dernier texte est-il semblable à ce champ qui a plus d’orties que d’herbes et plus de boue que d’orties mais dont le sous-sol possède peut-être des propriétés remarquables ? Ô oubli, ô silence, que la guérison semble encore lointaine à l’inconsolable limace gribouilleuse que je suis devenu ! J’écris ce que j’ai écrit. C’est à cela que se résume aujourd’hui ma vie. J’écris ce que j’ai écrit dans l’espoir d’un jour cesser définitivement d’écrire. Ou de n’écrire plus – parfois, rarement – que quelques vers libérés du devoir de mémoire.

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[tab]Extrait 10/10

Je pense à toi avec tant de haine, afin de te détester, et puis non, l’oubli revient encore, toujours. de tous mes efforts je m’essaye à te haïr, mais on n’apprend jamais rien en souffrant. je t’aime toujours du même amour d’un petit garçon pour un chocolat, je t’aime parce que tu es meilleure que manger avec les doigts. qu’est-ce que je peux y faire ? je pense philippine et je sais que tu n’es plus à moi, que d’une certaine façon je ne voudrais déjà plus que tu le sois. mais malheureusement je sais aussi que d’une façon, à moi, tu le seras toujours.

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Note : 
 

A lire aussi, l’avis assez mitigé de Pierre.

2012 – 633 pages – ISBN : 978-2-8180-1664-0
Santiago H. Amigorena – Franco-argentin

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Jeune trentenaire et vieux blogueur. Fondateur de Culturez-vous et organisateur de l’association "Un Soir, un Musée, un Verre". Flâneur professionnel et éternel curieux.

3 COMMENTAIRES

  1. […]  Antoine 8/7 1% novembre « L’homme-joie » de Christian Bobin   « La vie » de Régis de Sa Moreira  « Dieu n’est même pas mort » de Samuel Doux  Coquillette la Mauviette », d’Arnaud Cathrine et Florent Marchet (jeunesse) le dernier Ken Bruen (roman policier) Bernard Pivot – Oui, mais quelle est la question ? Daniel Pennac – Le roman d’Ernest et Célestine  Santiago H. Amigorena – La première défaite […]

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