Romain Gary Les cerfs-volants couvertureC’est l’histoire d’un amour fou contrarié par la bêtises des hommes. Ludo a 10 ans en 1930 lorsqu’il rencontre Lila, une artistocrate polonaise qui vient passer ses vacances d’été en Normandie et qu’il n’oubliera jamais. Lorsque la guerre éclate et que la Pologne est envahie, Ludo veut s’engager dans l’armée. Réformé, il rejoint la résistance et tente de retrouver la trace de celle qu’il aime.

Dans l’Europe déchirée, théâtre de ce roman, Ludo côtoie des personnages attachants, dotés d’un grain de folie ou plutôt, comme ils se plaisent à le dire, d’une “étincelle sacrée”. Son oncle Ambroise Fleury, qui l’élève, est surnommé “le facteur timbré” : il passe sa vie à construire des cerfs-volants, témoins de sa joie de vivre qui ne le quittera – presque – jamais. Ludo dit de lui qu’il est “un homme mûr ayant su conserver en lui cette part de naïveté qui ne devient sagesse que lorsqu’elle vieillit mal”. Le cuisinier Marcellin Duprat, ami de la famille, résiste à sa façon en continuant de proposer des plats d’exceptions, revendiquant une certaine idée de la France que l’occupant ne pourra jamais égaler. Quant à la mère maquerelle Mme Julie, aussi appelée la Esterhazy, on comprend rapidement que sous son gant de fer se cache une main de velours.

Il n’est pas rare de voir des histoires prendre place dans un contexte historique mais je n’ai pas le souvenir d’avoir lu autant de poésie côtoyer le tragique. Très vite le livre nous emporte, on se sent comme accroché à un cerf-volant, planant au-dessus de Ludo et l’accompagnant dans sa quête. Car les cerfs-volants sont bien au coeur de ce roman, ils suivent les chapitres comme autant de métaphores.

 

Et alors, on fait de sa vie, de ses idées, de ses rêves… des cerfs-volants.

 

Romain Gary se suicidera peu de temps après avoir écrit ce livre, pourtant ce n’est pas un roman sombre, au contraire. Chaque page est un cri d’espoir et de courage. Les cerfs-volants ne nie pas la barbarie humaine mais souligne à merveille la beauté qui peut perdurer même dans les périodes les plus sombres. Le chemin n’est pas long pour voir dans ce livre quelques passages biographiques quand on sait que Gary était pilote, compagnon de la Libération et fervent admirateur de De Gaulle.

C’est un livre criant d’optimisme, que l’on dévore et dont on ressort apaisé. Encore une fois le charme opère, on le referme avec une seule envie : lire un autre livre de Gary !

 

Extraits :

 
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[tab]Extrait 1/6

– Ce sont des gens de peu.

– Il n’y a pas de gens de peu, dit mon oncle.

Il se pencha, posa délicatement Jean-Jacques Rousseau dans l’herbe et s’assit. Je m’installai à ses côtés.

– Ainsi, ils m’ont traité de fou. Eh bien, figure-toi, ces beaux messieurs et ces belles dames ont raison. Il est parfaitement évident qu’un homme qui a voué toute sa vie aux cerfs-volants n’est pas dépourvu d’un grain de folie. Seulement se pose ici une question d’interprétation. Il y en a qui appellent ça “grain de folie”, d’autres parlent aussi d’ “étincelle sacrée”. Il est parfois difficile de distinguer l’un de l’autre. Mais si tu aimes vraiment quelqu’un ou quelque chose, donne-lui tout ce que tu as et même tout ce que tu es, ne t’occupe pas du reste…

Il y eut sur sa grosse moustache un rapide passage de gaieté.

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[tab]Extrait 2/6

– Il vaut mieux qu’ils partent définitivement. Tu viens d’avoir dix-sept ans, tu dois te faire une vie, et on ne peut pas vivre seulement d’une femme. Depuis des années, tu ne vis que pour elle et par elle, et même chez ces “fous de Fleury” comme on nous appelle, il faut un peu de raison ce qui se dit aussi en français, “se faire une raison”, bien que je sois le premier à reconnaître que c’est une expression qui pue le renoncement, l’abandon et la soumission, et que si tous les Français “se faisaient une raison”, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus de France. La vérité, c’est qu’il ne faut ni trop de raison, ni pas assez de folie, mais j’avoue que ni trop ni pas assez, c’est peut-être une bonne recette pour le Clos Joli et l’ami Marcellin, lorsqu’il est à ses fourneaux, mais il faut parfois savoir perdre la tête. Mazette, me voilà en train de te dire le contraire de ce que je voulais. Autant souffrir un bon coup, pour en finir, et même si tu dois aimer cette fille toute ta vie, il vaut mieux qu’elle s’en aille à tout jamais, ça ne fera que l’embellir. (…)

– Qu’est-ce que vous essayez de me dire au juste, mon oncle ? Vous me conseillez de “raison garder” ou de “garder ma raison de vivre” ?

Il baissa le nez.

– Bon, je me tais. Je suis le dernier homme à te donner des conseils. Je n’ai jamais aimé qu’une femme dans ma vie et comme ça n’a pas marché…

– Pourquoi ça n’a pas marché ? Elle ne vous aimait pas ?

– Ca n’a pas marché parce que je ne l’ai jamais rencontrée. Je l’avais bien en tête, je la voyais tous les jours dans ma tête pendant trente ans, mais ça ne s’est pas trouvé. On ne s’est pas rencontrés. L’imagination vous joue parfois de vrais tours de cochon. C’est vrai pour les femmes, pour les idées et pour les pays. Tu aimes une idée, elle te semble la plus belle de toutes, et puis quand elle se matérialise, elle ne se ressemble plus du tout ou même devient carrément de la merde. Ou encore, tu aimes tellement ton pays qu’à la fin tu ne peux plus le souffrir, parce que ce n’est jamais le bon.

Il rigola.

– Et alors, on fait de sa vie, de ses idées, de ses rêves… des cerfs-volants.

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[tab]Extrait 3/6

– Je ne veux pas que tu sois malade, je n’aime pas la maladie, j’espère que tu ne prendras pas ces habitudes-là. Tu peux te permettre un petit rhume, de temps en temps, mais pas plus. il y a suffisamment de gens malades sans toi. Il y en a même qui meurent, et pas du tout d’amour, mais à cause de je ne sais quelle affreuse saleté. Je comprends qu’on meure d’amour, parce que parfois, c’est tellement fort, que la vie n’arrive pas à tenir le coup, elle craque. Tu verras, je te donnerai des livres où ça arrive.

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[tab]Extrait 4/6

– Je peux encore tout rater, disait Lila, je suis assez jeune pour ça. Quand on vieillit, on a de moins en moins de chances de tout rater parce qu’on n’a plus le temps, on peut vivre tranquillement en se contentant de ce qu’on a raté déjà. C’est ce qu’on entend par “paix de l’esprit”. Mais quand on n’a que seize ans et qu’on peut encore tout tenter et ne rien réussir, c’est ce qu’on appelle en général “avoir de l’avenir”…

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[tab]Extrait 5/6

Je la consolais. Rien ne me faisait plus plaisir que ces moments du désespoir qui me permettaient de la prendre dans mes bras, d’effleurer ses seins de ma main et ses lèvres des miennes, et puis un jour vint où, perdant la tête, laissant aller mes lèvres à leur folle inspiration et sans rencontrer de résistance, j’entendis une voix de Lila que je ne connaissais pas, celle qu’aucun génie vocal ne peut surpasser ; je demeurais agenouillé, cependant que la voix me grisait et m’emportait au-delà de tout ce que j’avais jusque-là connu dans la vie du bonheur et de moi-même. Le cri monta si haut que je me suis senti, moi qui ne fus jamais un croyant jusqu’à cet instant, comme si je venais de rendre enfin à Dieu ce qui Lui était dû.

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[tab]Extrait 6/6

– Rien ne vaut la peine d’être vécu qui n’est pas d’abord une oeuvre d’imagination, ou alors la mer ne serait plus que de l’eau salée… Tiens, moi, par exemple, depuis cinquante ans, je n’ai jamais cessé d’inventer ma femme. Je ne l’ai même pas laissée vieillir. Elle doit être bourrée de défauts que j’ai transformés en qualités. Et moi, je suis à ses yeux un homme extraordinaire. Elle n’a jamais cessé de m’inventer, elle aussi. En cinquante ans de vie commune, on apprend vraiment à ne pas se voir, à s’inventer et à se réinventer à chaque jour qui passe. Bien sûr, il faut toujours prendre les choses telles qu’elles sont. Mais c’est pour mieux leur tordre le cou. La civilisation n’est d’ailleurs qu’une façon continue de tordre le cou aux choses telles qu’elles sont…

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Note : 
 

1980 – 369 pages – ISBN : 978-2-07-037467-0
Romain Gary (1914-1980) – Français d’origine Polonaise

 

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Jeune trentenaire et vieux blogueur. Fondateur de Culturez-vous et organisateur de l’association "Un Soir, un Musée, un Verre". Flâneur professionnel et éternel curieux.

2 COMMENTAIRES

  1. Tu me donnes envie de le relire, j’ai un souvenir émerveillé de ce livre. Cet amour fou, la guerre, c’était d’une beauté, d’une tristesse… Le genre de roman dans lequel on a envie de rester plus longtemps, pour ne pas perdre de vue les personnages.

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