Keiichi Hara, connu et salué par la critique pour ses longs-métrages Un été avec Coco (2007) et Colorful (2010), revient sur le devant de la scène avec une adaptation du manga de Hinako Sugiura Sarusuberi (Miss Hokusai). Le film a reçu le Prix du Jury au Festival International du Film d’animation d’Annecy 2015. Il raconte l’histoire d’O-EI, l’une des filles du peintre Katsushika Hokusai. O-Ei fut elle-même une artiste très douée qui assista son père dans son travail et peignit parfois à sa place. Elle ne fut toutefois jamais reconnue à la hauteur de son talent et de son travail. Le manga, puis le film, lui rendent hommage et offre une vision de la vie d’artiste dans l’Edo du début du XIXème siècle.

Malgré un sujet passionnant, une équipe technique talentueuse et un réalisateur extrêmement prometteur, le résultat final laisse toutefois un goût d’inachevé.

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Une narration fragmentée

La principale faiblesse du film consiste dans sa narration et son scénario. Loin d’être une biographie, le film est constitué de différentes scènes de vies qui évoquent tout à la fois la vie d’artiste d’O-Ei, son rapport à son père, sa vie familiale, sa construction en tant que femme. Il manque un fil conducteur pour relier ces tableaux, un propos qui viendrait donner de la cohérence au tout. Finalement, on en apprend assez peu, factuellement, sur la vie d’O-Ei et de son père. Cela crée en dernier instance une impression d’inachevée, comme si on avait ouvert des fenêtres au spectateur sans lui en donner le contexte et le sens.

 

La peinture de la figure de l’artiste

Cela est d’autant plus frustrant que ces tableaux sont riches et remarquablement animés. Keiichi Hara nous livre ici un superbe hommage à l’art de l’estampe traditionnel et au Japon du début du XIXème.

L’artiste est présenté dans son environnement, sensible au monde qui l’entoure et aux forces qui le traversent. A ce titre, le film nous présente une très belle interprétation des rapports de l’artiste au surnaturel, mêlant des éléments de la spiritualité japonaise et des œuvres mêmes d’Hokusai et de sa fille. L’artiste est celui qui sait regarder, même au-delà de ses yeux. L’artiste est celui qui, profondément, voit, au sens presque métaphysique du terme.

L’artiste est également inscrit dans une ville, un pays, une atmosphère et c’est de ce sensible qui qu’il fait jaillir l’art. Le film s’attache donc à peindre la ville d’Edo (future Tokyo), ville contrastée et bouillonnante. Les scènes de foules, sur le pont et dans le quartier des courtisanes, sont particulièrement séduisantes. Sont également évoquées les relations de l’artiste (ici essentiellement O-Ei) avec les autres personnes de la ville et avec la figure de l’éditeur. En ressort l’impression d’une Edo vivante et magique, lieu où l’art s’épanouit. Le film s’amuse également à glisser des références aux thèmes des estampes d’Hokusai, pour souligner l’interaction entre la vision de l’artiste et son environnement.

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Animation et estampe japonaises

Malgré des délais et un budget imposés au réalisateur, la qualité technique de l’animation est excellente et certaines scènes relèvent du moment de grâce. Elle est parfois très inventive et on sent là tous les rapports entre l’animation japonaise et l’art traditionnel de l’estampe.

En effet, si le traitement dans un film d’animation de la vie d’une artiste maître et fille de maître de l’estampe a enthousiasmé les amateurs d’animation japonaise, c’est que l’un et l’autre sont intimement liés. Hokusai est reconnu comme l’un des pères fondateur du manga japonais. D’abord limitée par des contraintes techniques (les animateurs devant livrer un épisode par semaine ce qui rendait impossible une animation à 24 images par seconde), l’animation japonaise s’est énormément inspiré du travail initié par l’estampe puis par le manga, concernant notamment le travail sur le plan et la pose des personnages (si le sujet vous intéresse, cette vidéo l’évoque). Cette précision de l’animation permet une construction des personnages et des atmosphères.

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Conclusion

Finalement, il ne s’agit pas, et on peut le regretter, d’un biopic sur une figure trop méconnue de l’art japonais, O-Ei, fille du célèbre Hokusai. On peut le regretter car ce qui manque au film, c’est un fil, un propos général qui viendrait lier une narration qui demeure trop fragmentée. Le spectateur reste sur sa faim pour ce qui est de connaître celle qui, pourtant, est le personnage principal du film.

S’agit-il des contraintes qui ont pesées sur l’élaboration du film (la durée, d’une heure trente, par exemple, ayant été imposée au réalisateur) ou alors d’un projet trop ambitieux qui aurait voulu tout embrasser (le contexte histoire, les évolutions sociologiques, la peinture d’un univers spirituel)?

Toutefois, le film brille grâce à sa qualité technique et aux qualités de réalisateur de Keichii Hara. On y trouve beaucoup de belles choses : des moments suspendus et magiques, des scènes oniriques, des personnages attachants, un bel hommage de l’animation aux maîtres de l’estampe qui l’ont tant inspirés, une peinture de l’Edo fourmillant du début du XIXème siècle.

Ce sont toutes ces qualités, qui ravissent le spectateur tout en attisant une forme de frustration. Le film est beau, intéressant et enchanteur et il aurait fallu peu de choses pour faire de cette succession de scènes intéressantes et riches un excellent film sur O-Ei.

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Passionnée par la littérature, la philosophie, l’histoire, l’animation japonaise et mille autres choses encore. Je cherche la poésie lovée au creux des choses. Car oui, « La poésie, c’est le plus joli surnom que l’on donne à la vie » (Prévert).

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