En 2011, Cyril Pedrosa s’était fait remarquer avec un roman graphique aussi incroyable que fascinant. Portugal était bien plus qu’une BD, chaque dessin était porteur d’une ambiance, d’une émotion et – surtout – d’une histoire profonde.

Cyril Pedrosa, Les équinoxesIl a fallu 4 ans à Pedrosa pour accoucher de son nouveau bébé, Les Équinoxes. En saisissant l’épais ouvrage de plus de 300 pages on comprend pourquoi la gestation a été si longue et, en le lisant, on le remercie d’avoir pris le temps de peaufiner un tel bijou. Les Équinoxes est un véritable chef d’œuvre qui rend ses lettres de noblesse à la bande dessinée que l’on appellera plutôt ici roman graphique.

Les histoires que racontent ce livre n’ont rien d’incroyables. Elles pourraient être la vôtre ou la mienne : des hommes qui luttent contre la construction d’un aéroport, une jeune fille qui subit le divorce de ses parents, un père qui prend conscience du temps qui passe… Rien d’extraordinaire, donc, mais c’est cette apparente simplicité qui donne à ces histoires tout leur attrait. On se sent proche des questionnements des personnages, on partage leurs doutes et leurs peines comme leurs joies.

Les Équinoxes n’est pas une simple BD que vous allez dévorer en quelques minutes. Non, ce livre se déguste, avec une certaine lenteur. De nombreuses pages ne portent aucun texte et invitent à la méditation et à la contemplation, tandis que d’autres sont noircies d’écritures, venant préciser des pensées que le dessin seul ne peut pas porter.

Je savais aussi que, dans l’album, il y aurait des pages d’écriture pure parce que le dessin seul ne me permettrait pas de dire avec précision ce que je voulais aborder. Pour articuler le passage de l’image au texte, j’ai créé une photographe. J’avais un personnage qui déambulait mais j’avais du mal à justifier qu’il s’intéresse à des inconnus.

Cyril Pedrosa pour Telerama

Pedrosa a réussi ici la prouesse de créer un livre d’une rare beauté qui va au-delà de l’aspect esthétique de ses dessins. L’histoire est une merveilleuse fable poétique, profonde et mélancolique sur le temps qui passe.

Les années ont passé, si vite, et cette peur soudaine de les avoir vécues en vain. Pourquoi faut-il prétendre ne jamais ressentir cette terreur, bien plus grande encore, qu’un jour, demain, tout s’arrête ? Pourquoi faut-il cacher ce que nous sommes, feindre de ne pas ressentir ce vertige ?

Il y aurait beaucoup à dire encore sur ce livre. Sur les couleurs, les styles et la merveilleuse ambiance que Pedrosa instaure et fait évoluer au fil des pages ; sur les saisons qui rythment l’histoire ; sur les personnages tous plus touchants les uns que les autres. Mais les mots manquent pour traduire un tel coup de cœur et aucune description ne saurait traduire la flopée d’émotions qui vous saisiront à la lecture de ce livre dont vous ne sortirez certainement pas pas indemnes.

 

Extrait :

Cyril Pedrosa, Les équinoxes
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« Elle n’avait pas aimé le regard de cette jeune femme. Mais c’est ainsi que tout le monde la voyait désormais. Le chauffeur conduisait brutalement, par à-coups. Malgré tous ses efforts, des efforts immenses pour que cela n’arrive pas… elle avait un très court instant perdu l’équilibre.

Pas assez pour tomber. Juste de quoi basculer un peu en avant et être obligée de s’agripper trop vite à la barre verticale, d’un geste maladroit qui avait trahi sa faiblesse. La jeune femme s’était alors levée de son siège en souriant, l’invitant à s’asseoir à sa place. Rien de grave. Rien de pire que d’habitude. Juste ce regard, toujours le même. Elle l’avait remerciée à voix basse et s’était assise, résignée. A quoi bon résister. A quoi bon lui dire qu’elle était aussi vivante qu’elle. (…)

Elle aurait voulu lui parler de Louis, du voyage à Biarritz l’année de son entrée à l’École normale, du vin le soir sur les terrasses, de la petite fenêtre bleue ouverte sur le port, de la douceur de son sexe contre le sien puis à l’intérieur d’elle, la force avec laquelle il la tenait dans ses bras, comme elle avait aimé cela, jouir avec lui, les cigarettes fumées les soirs d’été dans le jardin de Madeleine, le sourire de Paul qui ne reviendra jamais, qu’elle a tellement peur d’oublier, l’épuisement de cette dernière nuit partagée avec Louis, blottis l’un contre l’autre, tous ces milliards de secondes pleines de vies… Pourquoi ne peut-on pas retenir cela ? Pourquoi faut-il porter sa vie avec soi comme un spectacle éphémère et invisible aux autres ? »

 

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Note : 

2015 – 330 pages – ISBN : 978-2-8001-6362-8
Editions Aire Libre

 

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Jeune trentenaire et vieux blogueur. Fondateur de Culturez-vous et organisateur de l’association "Un Soir, un Musée, un Verre". Flâneur professionnel et éternel curieux.

2 COMMENTAIRES

  1. Oulàlà cet article est une découverte qui donne vraiment envie !! Je sens que mon prochain achat de bd sera celui-là. Merci Antoine pour ce coup de cœur partagé. En général ils deviennent aussi les miens par la suite ; alors je vais suivre ta recommandation les yeux fermés 🙂

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