Sculpture

 

Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?
– Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
– Tes amis ?
– Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.
– Ta patrie ?
– J’ignore sous quelle latitude elle est située.
– La beauté ?
– Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
– L’or ?
– Je le hais comme vous haïssez Dieu.
– Eh! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
– J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !

Charles Baudelaire, « L’étranger » dans Le Spleen de Paris (1869)

J’aime imaginer que c’est ainsi que répondrait Nomade, la sculpture monumentale de Jaume Plensa si on l’interrogeait. Ce géant d’une dizaine de mètres de haut dresse son armature aérienne sur le bastion Saint-Jaume, ancienne fortification Vauban qui protégeait l’entrée du port d’Antibes.

Constitué d’une dentelle de lettres majuscules en acier blanc, il se détache avec délicatesse sur le ciel généralement d’un bleu profond de la Côte d’Azur, évoquant une silhouette humaine aux formes courbes, assise devant la mer, une jambe repliée contre sa poitrine. Sa face est ouverte, les lettres s’y arrêtent soudainement, comme effacées par la beauté du paysage qu’il contemple. A l’image du nomade, les mots cessent et le silence se fait dans l’esprit du spectateur qui se retrouve lui aussi happé par la contemplation.

Jaume Plensa décline ici sa thématique de prédilection : le rapport entre le mot et le corps humain. L’amoncellement incohérent de lettres qui forment le Nomade représenterait une sorte de point zéro de la linguistique, faisant de l’homme une créature qui tiendrait sa consistance d’un langage en perpétuelle évolution.

Plus prosaïquement, cette ouverture introduit de manière inattendue un côté ludique dans cette œuvre à l’intérieur de laquelle on peut pénétrer tout en résistant avec peine à l’envie de l’escalader. De jour comme de nuit (où des projecteurs en illuminent la structure, transformant la statue en lumineux protecteur du port), le Nomade s’intègre parfaitement dans l’horizon maritime, créant une interaction forte avec son environnement.

Exposée en été 2007,  la sculpture fait aujourd’hui partie de la collection permanente du musée Picasso d’Antibes. Elle avait d’abord été vendue, mais il semble que sa disparition ait laissé un vide significatif : la ville d’Antibes a obtenu l’aide de l’Etat pour commander la même statue peu de temps après, afin de l’installer cette fois-ci définitivement à cette place qui semble avoir toujours été la sienne.

 

Quelques mots sur l’artiste, Jaume Plensa :

Jaume Plensa est un artiste contemporain polyvalent, de renommée internationale.  D’origine catalane il est né à Barcelone en 1955.  Il s’intéresse actuellement à la sculpture figurative, créant des œuvres séduisantes que le public s’approprie aisément.

Citons ainsi, en plus du Nomade, Conversation qui orne la place Masséna à Nice sous la forme de silhouettes masculines aux airs de bouddhas perchées sur de hauts mats, qui s’illuminent de couleurs vives une fois la nuit venue ; ou encore Sanna, monumental visage féminin exposé place de la Comédie à Bordeaux, que la ville a pu garder cinq années supplémentaires grâce à l’intervention d’un mécène bienveillant à la suite des quatre mois d’exposition de statues de Jaume Plensa dans l’espace urbain en 2013.

Si certaines œuvres trouvent ainsi un foyer, les observateurs monumentaux de Jaume Plensa sont conçus au départ pour voyager, en accord avec sa vision dynamique de l’œuvre comme un « lien au sein d’une communauté », sans « rien de statique ». Suivant leur regard nous nous demandons : Que font-ils là ? Que regardent-t-ils ? Qu’y a-t-il à voir ? Ils interrogent par leur apparition soudaine notre environnement et notre rapport à lui, tout en le sublimant de leur présence.

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Rome, au mois d’août, sur la Via Appia. Il est 18h, les ombres des cyprès s’allongent et les reliefs des monuments prennent vie dans le clair-obscur qui s’installe. Je m’approche de mes sœurs fascinées par le spectacle et souffle : « et là, y’a deux romains en toge qui passent… ». L’illusion se fait, nous nous croyons revenues au 1er siècle avant notre ère. Un peu de magie s’est glissée dans le voyage. C’est cette magie que je cherche partout, dans les livres, les villes, les musées… et c’est elle que j’aimerais partager dans mes articles. Rêvons ensemble !

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