Le conservateur du patrimoine est un personnage clé dans l’administration d’un musée. Quel est son rôle et comment le devient-on ? Joanne Snrech, Conservatrice du patrimoine au musée des Beaux Arts de Rouen a accepté de répondre à mes questions. Dans cette interview, elle nous présente son métier, son parcours, et nous parle de la 8e édition du Temps des collections, un événement qui place les collections au cœur de la programmation des musées et qui cherche à révéler la richesse et la variété des collections publiques…


Joanne Snrech
Joanne Snrech

Quel est votre parcours et comment devient-on conservateur du patrimoine ?

Pour devenir conservateur du patrimoine, la porte d’entrée obligatoire est celle du concours de l’Institut National du Patrimoine, qui est ouvert tous les ans. Peu de place sont proposées au concours chaque année, c’est donc un concours qui est assez difficile. On peut passer ce concours dans 5 spécialités : musées, monuments historiques, archives, archéologie ou patrimoine scientifique, technique et naturel. La plupart des candidats qui passent le concours en musées, en monuments historiques ou en archéologie ont auparavant fait des études d’histoire de l’art ou d’histoire, par exemple à l’École du Louvre à Paris. Pour les spécialités archives, c’est plutôt de l’école des Chartes que sont issus les candidats, et pour la spécialités PSTN (Patrimoine scientifique, technique et naturel), d’un cursus plus scientifique. Pour ma part j’ai d’abord suivi une formation généraliste en hypokhâgne puis en khâgne à Paris. J’ai ensuite intégré l’École Normale Supérieure de Lyon, où j’ai fait de l’anglais et de l’histoire de l’art. Un échange aux États-Unis, à New York, m’a permis de suivre un cursus en muséologie pendant un an. Puis j’ai préparé le concours de l’INP entre Lyon et l’École du Louvre.

En quoi consistent les missions d’un conservateur et, plus concrètement, à quoi ressemble une de vos journées au sein du musée des Beaux-Arts de Rouen ?

Les conservateurs ont plusieurs missions, et selon les types de poste ou les musées, l’accent peut être mis sur l’un ou l’autre des aspects du métier. Les missions au cœur du métier sont toutes celles en lien avec les collections dont il ou elle a la charge. Pour ma part, au musée des Beaux-Arts de Rouen, je suis responsable des collections de peinture et de sculpture de 1825 à nos jours, et de l’art contemporain. Je suis chargée d’étudier et de valoriser ces collections (par des publications et des expositions, par exemple) mais aussi de les entretenir et de m’assurer qu’elles parviennent aux générations futures. La notion de transmission est centrale pour les conservateurs du patrimoine : transmissions des connaissances que l’on a sur une œuvre, que ce soit au public le plus large ou à des chercheurs spécialisés, transmissions des œuvres d’une génération à une autre. Ces dernières années, la place des expositions a grandi au sein des musées, et l’on consacre aussi beaucoup de temps à les préparer.

La 8e édition du Temps des Collections a commencé en novembre. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce projet ? Quel est le thème de cette année ?

L’événement Le Temps des Collections a été lancé en 2012, c’était à ce moment-là une initiative assez novatrice qui visait à mettre les collections au cœur de la programmation des musées afin de les faire redécouvrir au public. Cette année, le thème est celui des « secrets dévoilés » et à travers les six expositions proposées dans nos différents musées, le public pourra partir à la découverte des trésors archéologiques ou des énigmes de la biodiversité, s’intéresser aux secrets des textiles qui nous habillent ou découvrir ce qui se cache parfois sous les tableaux les plus célèbres du musée grâce aux techniques de l’imagerie scientifique, qui peuvent permettre de voir comment une composition a été conçue puis corrigée avant d’aboutir à la version finale qui est celle que l’on connaît. Pour cette 8e édition, nous invitons également un artiste contemporain, Mehdi-Georges Lahlou, à exposer certaines de ses pièces au musée des Beaux-Arts et au musée des Antiquités. L’idée était de présenter pour la première fois au public les sujets qui seront abordés dans le parcours du nouveau musée à Beauvoisine, qui va naître de la fusion du muséum d’histoire naturelle et du musée des antiquités.

Mehdi-Georges Lahlou - The leftlovers, Oriental Blue (2016-2017) Glass - Private collections - Photo : Hugard & Vanoverschelde
Mehdi-Georges Lahlou – The leftlovers, Oriental Blue (2016-2017) Glass – Private collections – Photo : Hugard & Vanoverschelde

Pouvez-vous nous parler des coulisses de ce projet ?

Un projet d’exposition naît généralement 2 à 3 ans avant sa date d’ouverture au public. Tout le processus de préparation d’une exposition est stimulant, mais au moment où le sujet a été délimité, il y a une période intéressante pendant laquelle on réfléchit aux œuvres qui pourraient être présentées dans le cadre de l’exposition, parce qu’elles permettent d’illustrer un aspect du propos. C’est souvent un travail d’enquête passionnant qui consiste à se plonger dans d’anciens catalogues d’exposition ou à contacter des personnes dans d’autres musées, des collections particulières, des instituts de recherche, des galeries, pour localiser des œuvres que l’on voudrait pouvoir montrer.  Il faut ensuite faire le tri en fonction de ce que ces différents acteurs acceptent de prêter et de ce qu’il est possible de faire en termes de budget. Une fois que la liste d’œuvre est à peu près finalisée, nous travaillons avec une scénographe pour réfléchir à la mise en espace des œuvres dans l’espace qui a été réservé pour l’exposition. C’est vraiment le moment où l’on voit naître l’exposition, et où on lui donne son identité visuelle. Les difficultés rencontrées peuvent être de plusieurs ordres, de la difficulté à localiser les œuvres à celles d’obtenir les prêts (c’est par exemple le cas pour notre prochaine exposition sur François Depeaux. C’est l’un des plus grands collectionneurs de l’impressionnisme du début du 20e siècle, et les œuvres de sa collection qui a été dispersée en 1906 comptent maintenant parmi les chefs-d’œuvre des musées qui les possèdent, qui souvent ne souhaitent donc pas s’en séparer pour plusieurs mois) sans oublier toute l’organisation que cela suppose par derrière : construction de la scénographie, réglage de la lumière, transport des œuvres, préparation du catalogue : il faut être un peu sur tous les fronts !

Quelle est votre œuvre préférée du musée des Beaux-Arts de Rouen ?

C’est une question difficile, il est presque impossible de choisir entre tous les chefs-d’œuvre du musée, entre La Flagellation du Christ du Caravage, La Vierge entre les vierges de Gérard David, le Démocrite de Vélasquez, les œuvres de Géricault, celles du cercle impressionniste de Monet, Sisley… !

Mais j’ai une affection toute particulière pour un petit tableau qui se trouve vers la fin du parcours des collections, une œuvre de Félix Vallotton qui date de 1909 et qui s’intitule Au Français, troisième galerie, impression de théâtre. Vallotton est un grand observateur de la société de son époque et il représente dans cette œuvre l’auditoire populaire du théâtre, avec un cadrage original et des aplats de couleur pure qui découpent la petite toile en plans juxtaposés saisissants.

Félix Vallotton (1865 - 1925), Au Français, troisième galerie, 1909, huile sur toile, 45,7 x 39,4cm
Félix Vallotton (1865 – 1925), Au Français, troisième galerie, 1909, huile sur toile, 45,7 x 39,4cm

Merci beaucoup à Joane Snrech ! Pour en savoir + sur le musée des Beaux Arts de Rouen rendez-vous sur https://mbarouen.fr/fr

Retrouvez toutes les autres interviews de Culturez-vous dans la rubrique 5 questions à.

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