Il y a 500 ans, le philosophe humaniste Thomas More imaginait une île appelée Utopia où la propriété privé serait abolie et l’égalité entre les hommes parfaite. Pour la biennale Contour 7, le curateur italien Nicola Setari a réuni 26 artistes vidéastes pour rendre hommage à ce texte fondateur, écrit en grande partie à Malines.

 

Eloge de la Folie

Le livre de Thomas More se passe en Abraxa, une terre où vit un peuple barbare. Conquise par Utopus, ce dernier en « civilise » les habitants et fait creuser un isthme pour l’isoler du reste du monde, créant ainsi de toutes pièces l’île qu’il baptise Utopia – littéralement « le lieu qui n’est nulle part » mais aussi « le lieu du bien ». Critiquer un royaume imaginaire et en faire le théâtre de toutes sortes d’expériences sociopolitiques, voilà qui est fort pratique pour échapper à la censure. Toute ressemblance avec des personnages ou des lieux existants est bien évidemment fortuite.

Le travail de More s’inscrit dans une longue tradition rhétorique. En Europe, chaque cour avait son Fou, qui conseillait les puissants sous couvert de pitreries. Et si les artistes étaient les Fous de nos sociétés modernes ?

 

Avec le projet Mirrors for Prince, le collectif Slavs and Tatars propose une sorte de manuel universel du bon gouvernement. Un poème médiéval invitant les puissants à parler avec discernement est diffusé en plusieurs langues par des baffles dorées (ne dit-on pas que le silence est d’or ?) posées sur d’épais tapis orientaux. Chaque fois que l’œuvre voyage dans un pays, elle est traduite dans une nouvelle langue et une enceinte est ajoutée à l’ensemble, ajoutant à la cacophonie ambiante.

Slaves and Tatars, Mirrors for Prince

Certains Fous ont une approche plus démocratique. L’artiste français Fabrice Hyber a invité les habitants de Malines à proposer leur version d’Utopia. TV More est une sorte de grand laboratoire où il les réinterprète sur petits écrans. Encerclé(e) par les vidéos, votre réaction en dira sans doute long sur votre degré de technophilie et d’(hyper)connectivité. De l’utopie à la dystopie, il n’y a finalement qu’un pas, que l’on franchit aisément dès lors que l’on passe d’une réflexion sur la collectivité à son impact sur l’individu.

Fabrice Hyber, TV More

« I pray I am a false prophet », je prie pour n’être qu’un faux prophète, écrivait Thomas More. L’érudit sera tour à tour torturé par Henry VIII puis canonisé par l’église catholique. L’artiste italien Michael Fliri s’attache à la Cassandre collée au revers de chaque Fou, avec une vidéo montrée à dessein dans les souterrains de Malines, un lieu qui servit de bunker pendant la seconde guerre mondiale. L’artiste est forcé à imprimer l’empreinte de son visage au revers d’une sorte de masque mortuaire, dans un rituel dont on ignore s’il est sacré ou profane.

Michael Fliri, I pray I am a false prophet

 

Paradis Perdus

« Une utopie est une aspiration qui attend sans cesse d’être comblée », écrit Nicola Setari. Elle porte avec elle toute l’ambigüité de l’espoir, l’expression d’un manque existentiel, un idéal qui ne sera jamais atteint. En cela, elle se rapproche de la vision judéo-chrétienne du Paradis, un élément d’imaginaire collectif sur lequel chacun peut broder à volonté.

 

Avec De Nekker Tree, l’espagnol Angel Vergara interroge la possibilité même d’un Paradis. Dans le jardin intérieur de l’ancien Hôtel-Dieu de la Sainte Trinité, qui se veut une évocation du jardin d’Eden, l’artiste couvre successivement de peinture et d’eau une vitre transparente, à travers laquelle le vent joue dans les feuilles d’un arbre unique. La vidéo de cette performance est diffusée dans ce même jardin. Un Paradis qui porte sa destruction en son propre sein est-il toujours un Paradis ? De Nekker Tree est à la fois l’arbre de la connaissance et l’arbre monstrueux, Nekker étant un horrible personnage du folklore malinois qui enlevait et dévorait les jeunes gens une fois la nuit tombée.

Angela Vergara, De Nekker Tree

Armée d’une bonne dose d’humour, l’artiste serbe Ana Prvacki livre quant à elle une version décomplexée de la Chute de l’homme. Une vidéo pornographique datée à la bande son évocatrice est pudiquement dissimulée par un figuier. The Family Fig Tree (for the Utopians, it’s important to see their future spouse naked before marrying them) présente un Paradis dont on déchoit joyeusement!

 

Beaucoup d’artistes dénoncent la capacité malsaine des médias et de l’entertainment à modeler notre vision d’une société idéale, forme de paradis moderne. Lili, héroïne fictive de la vidéo d’An Van Dienderen, est une « Chinese girl ». Son rôle est de rester immobile devant la caméra. Elle n’a été choisie que pour son teint parfait – comprendre parfaitement blanc – qui sert de référence au réglage colorimétrique des caméras. Van Dienderen met en exergue le racisme qui imprègne le contenu et jusqu’à la matière même de l’image produite par l’industrie du cinéma des années 1920, puisque toute personne de couleur devait être excessivement maquillée pour avoir l’air naturel à l’écran.

An Van Dienderen, Lili, foto Lisa Spilliaert

Contour 7 est l’occasion de découvrir d’autres superbes œuvres en flânant dans la ville de Malines, située à seulement 25 km de Bruxelles !

 

Info pratiques :

Mechelen (Malines), Belgique
Jusqu’au 8 novembre 2015
Jeudi et vendredi de 10h à 17h / samedi et dimanche de 10h à 18h
Ouvert aux groupes le mercredi sur demande

Passionnée par l'histoire de l'art et l'économie de la culture, en résulte un faible pour les artistes maudits et les artistes rentables. J'aime les musées comme autant de résidences secondaires dont je me propose de vous faire découvrir ici quelques pièces. Pour le reste, je moissonne le champ des possibles.

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