LE BAL, lieu de réflexion et d’expérimentation autour de l’image, nous habitue à des scénographies soignées, précises et marquantes ; nous avions pu le vérifier il y a peu avec l’exposition Noémie Goudal.

Pour la saison estivale, l’espace du BAL s’adapte pour un artiste atypique, adepte ni de l’image parfaite ni de l’instant décisif, c’est le moins que l’on puisse dire. Il s’agit de Gerard Petrus Fieret, un marginal de La Haye, qui vivait dans un atelier précaire où il réalisait ses tirages, séchés sur le rebord d’un mauvais parapet, et ensuite soumis aux aléas de l’existence nomade et aventureuse qui était celle de l’artiste. Le défi, –risqué pour des yeux peut-être plus habitués à la photographie de Cartier-Bresson et consorts–, est relevé : c’est précisément la mise en scène de l’exposition qui rend sa cohérence à une oeuvre disparate et marquée par son caractère expérimental. Le visiteur est accueilli au premier étage par un film de 1971 qui nous présente le personnage Fieret. Cette première salle, sans vous en dévoiler le dispositif scénographique original, vous installe dans l’oeuvre de l’excentrique photographe…

Puis au sous-sol, un dédale de murs blancs et jaune pâle nous emmène dans la multiplicité de la création à la Fieret. La présentation, simple et aérée, met en valeur cette oeuvre protéiforme, ménageant l’inattendu.

Vue de l'exposition Gerard Petrus Fieret ©Martin Argyroglo
Vue de l’exposition Gerard Petrus Fieret ©Martin Argyroglo

Le visiteur flâne au gré des découvertes, de ce qui lui accroche l’œil… Tantôt il découvre des scènes de rue, des portraits intimes et touchants de prostituées ou de membres de la famille Fieret, et soudain, il reste le nez en l’air, accroché par une de ces fameuses paires de jambes qui obsèdent le photographe. Le détail se révèle dans un flou, dans un angle, mis en lumière par un agrandissement, une recomposition, – par exemple, un cliché re-photographié. Le détail saisi fait écho à nos parcours urbains, il est ce qui reste accroché dans le souvenir, comme un filament, un instant fragile ; il nous parle. L’œuvre de Fieret se décline uniquement en noir et blanc. Une forme de mélancolie s’en dégage, car ce qui est traqué par le photographe, semble-t-il, ce serait un présent renfermant déjà un passé secret.

Fieret se situe dans la lignée des street photographers, avide d’images, enquêteur insatiable du réel. Il traque le surgissement d’une vérité dans un ordinaire hétéroclite. Fieret se considère lui-même comme un « homo fotographicus« , ce qui le définirait par essence, avant tout autre chose. Il vivait réellement sa passion. Elle lui tenait lieu de prétexte à vivre tout comme vivre lui tenait lieu de motif pour créer. La justification de son œuvre tient dans ces deux phrases :

« Ce que je recherche en photographie c’est l’anarchie : dans le contexte d’une société conservatrice, mes photographies sont agressives. Une vie intense, de passion – une passion saine pour la vie –, c’est cela dont elles parlent. » G. P. Fieret

En réalité, tout est là : c’est de sa vie, toute entière, et toute cahotée, dont Fieret a fait le matériau de son oeuvre. Sa production se caractérise par l’absence de tri. Ceci est un parti-pris. Il proclamait lui-même : « Je veux tout embrasser. Il n’y a pas de photos ratées. » Il amasse les clichés, refusant d’écarter le moins beau, le moins arrêté, le moins bien cadré… La vie est faite d’infinies variantes, toutes la composent. Ainsi Fieret a décidé qu’il en serait de même pour son œuvre. Chaque photographie est pour lui un témoignage de la vie quotidienne. Ecarter un cliché reviendrait à en nier la part de matérialité irrécusable, en tant que preuve de l’existence vécue.

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© Gerard P. Fieret, 1965-1975. Gemeentemuseum Den Haag, Courtesy Estate of Gerard Petrus Fieret

D’une part, Fieret thésaurise, enregistre, tout en sublimant sa vie par le geste photographique. Cependant, son travail n’est pas seulement fait d’accumulation, il est aussi exploratoire. En effet, il retouche, solarise, surexpose, surimpose, gratte et malmène sciemment la pellicule, puis le cliché,– cliché souvent marqué d’une signature, « Copyright G. P. Fieret Foto », parfois tamponnée directement sur l’image, dans une réinvention du geste d’auteur. Gerard Fieret flirte avec les limites du médium photographique, le lutinant, le questionnant, s’en amusant. C’est sans doute là la plus grande leçon qu’il nous donne : ne pas prendre la photographie comme un art trop sérieux. Lui-même l’a résolument placée du côté de la vie et de ses imperfections.

Cette exposition, qui a demandé une grande rigueur et une véritable fidélité au travail de Fieret a bénéficié du concours du Fotomuseum Den Haag, du Gemeentemuseum de La Haye et de la participation de l’Université de Leyde, établissement avec lequel l’artiste a entretenu des liens privilégiés et seule institution  à avoir gagné la confiance du photographe durant sa période de production (de 1960 à 1975), par l’intermédiaire du professeur et ami Henri Van de Waal.

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Fidèle à une politique d’édition exigeante, LE BAL profite de cette première exposition consacrée au néerlandais en France pour sortir le catalogue Gerard Petrus Fieret. Présenté dans son écrin et imprimé sur papier japon, c’est un véritable objet de collection.

(Disponible à la librairie du BAL et en librairie généraliste ; français/anglais, 592 pages, 47 euros).

 

Informations pratiques

LE BAL
6, impasse de la Défense, Paris 18e

Du 26 mai au 28 août.

Mercredi 12H – 21H
Jeudi 12H – 22H
Vendredi 12H – 20H
Samedi 11H – 20H
Dimanche 11H – 19H
Fermé le Lundi et Mardi

Tarif plein : 6 € / Tarif réduit : 4 €
Conditions de réduction et de gratuité sur le site du BAL.

Etudiante en histoire de l’art, je cultive Paris depuis que je l’habite, de façon permanente, depuis deux ans déjà. Je vous parlerai de ce que j’y vois, de ma sympathie pour les choses plus ou moins « culturellement identifiables ». Je passe plusieurs fois dans la semaine vérifier si Hippomène poursuit toujours Atalante, que jamais il ne rattrapera, tout figé dans le marbre qu’il est, cour Marly, au Louvre. Vous pouvez donc souvent me trouver dans les musées, en compagnie du SMV, nom de code du groupe « Un Soir, un Musée, un Verre », à Orsay, dans les galeries d’art, à la Fondation Cartier… Ou tout à fait ailleurs. Car « la vraie vie …»

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