L’édition 2020 du Prix MAIF pour la sculpture vient de récompenser Grégory Chatonsky et Goliath Dyèvre et leur projet Internes. Les deux artistes ont accepté de répondre à mes questions pour nous présenter leur parcours, leur projet et les prochaines étapes de la création de leur oeuvre.

A propos du Prix MAIF pour la sculpture :
Unique en France, le Prix MAIF pour la sculpture vise à soutenir les artistes émergents. Le lauréat bénéficie d’un soutien financier de 40 000€ consacré au développement et à la production de son projet, de l’appui d’experts techniques et d’un accompagnement pédagogique et médiatique visant à mettre en lumière son travail. Après avoir favorisé pendant onze ans la création d’œuvres en bronze, le Prix MAIF pour la sculpture a souhaité récompenser cette année un projet audacieux intégrant une dimension numérique.


Pouvez-vous vous présenter et nous parler de votre parcours ?

Nous nous sommes rencontrés lors d’une résidence à la Villa Kujoyama à Kyoto. Nous nous intéressions à la notion de Ma (間?) qui signifie « intervalle », « espace », « durée », « distance ». Nous nous promenions dans les jardins zen et dans des maisons traditionnelles dont le mobilier est intégré à l’architecture, en observant comment le vide structure l’espace. Un soir nous nous sommes arrêtés devant un Butsudan, un temple portatif, et nous avons imaginés un monde plus grand à l’intérieur qu’à l’extérieur. Nous pensions à « La Maison des feuilles » de Danielewski et nous avons imaginé d’utiliser la réalité augmentée pour créer ce monde paradoxal. Nous avons alors commencé à travailler ensemble sur le méta-projet « L’augmentation des choses » où il s’agit de créer des objets matériels auxquels il manque quelque chose et qui sont complétés par une augmentation numérique. Ce renversement permet de transformer profondément la relation à notre monde technicisé. Chacun d’entre nous garde sa spécificité en croisant l’art et le design. Cette collaboration au long cours nous a mené en Nouvelle-Zélande et à Taluen chez les Wayana en Amazonie.

Vous venez de remporter le Prix MAIF pour la sculpture avec « Internes », un projet innovant qui associe impression 3D en béton et réalité augmentée pouvez-vous nous le présenter ?

Nous utilisons l’un et l’autre les technologies, en particulier l’impression additive et le numérique, mais la rencontre entre les deux n’a pas pour objet d’innover. Nous observons la fin d’un monde qui ne cessait d’aller d’une nouveauté à une autre en ne produisant que des gadgets. Si « Internes » utilise des technologies c’est dans l’objectif de penser et ressentir autrement notre présent, de questionner justement cette fuite en avant de la nouveauté qui nous empêche de prendre à bras le corps la crise actuelle, bref dans l’objectif de montrer les limites de l’innovation. Grégory a forgé en 2011, le concept de disnovation pour désigner ce qui hante l’innovation. Un projet artistique n’a pas pour finalité d’être le supplément d’âme de l’innovation mais d’en questionner l’inconscient en lui donnant toute sa profondeur historique et en reliant ce qui semble nouveau à des pulsions qui sont finalement très anciennes.

Comment est née l’idée de ce projet ?

C’est pendant notre séjour en Nouvelle-Zélande au sein du laboratoire Colab de l’Université d’Auckland que nous avons commencé à imaginer un monde entièrement augmenté à mi-chemin entre l’utopique et le dystopique. A la suite de nombreuses catastrophes, l’espèce humaine aurait décidé de sortir du cycle infernal de l’extraction, de la production et de la consommation, en créant un environnement technique stable qui servirait de support à la réalité augmentée qui serait quant à elle en mutation permanente. La réalité apparaîtrait comme grise et morne, mais une fois augmentée elle serait tel un flux constant. La réalité matérielle serait alors creusée de manque, de vide et de lacune pour accueillir ces augmentations. Il faut s’imaginer ce monde où des éléments manquent, creusent le sol, produisent un relief et où tout ce qui change est absent et rendu visible technologiquement. Bien sûr la réalité augmentée n’est pas neutre d’un point de vue environnemental, elle consomme de l’énergie et suppose une infrastructure de réseau, mais nous souhaitons scinder la réalité en deux pour montrer l’absurdité du mode de production actuelle qui est toujours fondé sur une division entre la forme et la matière.

Internes - simulation 6 - © Grégory Chatonsky et Goliath Dyèvre pour le Prix MAIF pour la sculpture
Internes – simulation 6 – © Grégory Chatonsky et Goliath Dyèvre pour le Prix MAIF pour la sculpture

Que représente le Prix MAIF pour la sculpture pour vous ?

Après des années de gestation du projet, nous pouvons enfin le réaliser grâce au Prix MAIF. Il apporte non seulement les moyens de production mais aussi l’encadrement nécessaires pour matérialiser cette œuvre ambitieuse. Le projet soutenu par la MAIF ne s’arrête pas à une sculpture à un instant T, nous souhaitons déplier ce monde au fil des années, en déployer la narration pour nous renvoyer l’image d’un monde dans lequel nous vivons déjà mais que nous avons de la peine à voir naître.

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Quelles sont les prochaines étapes dans l’élaboration de votre projet ?

Cet été nous commençons à faire des tests d’impression béton pour obtenir le résultat que nous souhaitons. Nous allons aussi avancer sur la partie réalité augmentée pour l’incorporer de la manière la plus étroite possible à la réalité matérielle. Il faut que le monde matériel et le monde numérique se moulent l’un dans l’autre, se complètent, soient inextricables.

Les premières étapes concrètes de notre travail sur ce projet seront présentées dans quelques mois au public, même si nous continuerons à avancer ensuite. Nous avons déjà une exposition et performance prévues en novembre dans le cadre de Manifesta à Marseille et l’ouverture de Chroniques à Marseille où nous collaborerons avec La Horde.


Merci à Grégory Chatonsky et Goliath Dyèvre pour leurs réponses. Retrouvez toutes les autres interviews de Culturez-vous dans la rubrique 5 questions à.

Comments to: Entretien avec Grégory Chatonsky et Goliath Dyèvre, lauréats du Prix MAIF pour la sculpture 2020

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