Depuis le 19e siècle, les jardins de Versailles n’avaient pas accueilli de création d’une telle ampleur. Alors qu’on célèbre le tricentenaire de la mort du Roi Soleil, c’est une véritable renaissance qui s’est jouée en mai dernier dans l’écrin de verdure qui ceint le château : après deux ans de travaux, le Bosquet du Théâtre d’Eau s’offre une nouvelle jeunesse, redessiné par le paysagiste Louis Benech et investi des sculptures-fontaines de l’artiste Jean-Michel Othoniel.

 

One upon a time, le Bosquet du Théâtre d’Eau

 

Initialement conçu par André Lenôtre entre 1671 et 1674 et situé entre le Bosquet de l’Etoile et celui des Trois Fontaines, le Bosquet du Théâtre d’Eau est à l’origine l’un des plus aboutis et des plus animés de Versailles. Véritable théâtre de verdure avec scène et gradins, il scintille alors d’une multitude de fontaines et donne à voir une scénographie organisée selon trois perspectives en patte d’oie inspirée du théâtre olympique de Palladio à Vicence.

Plusieurs fois remanié après les premières modifications apportées par Jules-Hardouin Mansart en 1704, il est détruit sous Louis XVI pour laisser place à des allées sillonnant de banales pelouses, ce qui lui vaut le nom de « Bosquet du Rond Vert ». Au 19ème siècle, il est affublé du nom évocateur de « rendez-vous des nourrices » avant d’être endommagé puis anéanti par les tempêtes de 1990 et 1999. Pour des raisons de sécurité, le Bosquet est fermé au public et ne rouvrira que des années plus tard.

En 2009, décision est prise de réveiller ce bosquet en dormance depuis trop longtemps : lauréats du concours international lancé pour l’occasion, Louis Benech et Jean-Michel Othoniel embrassent le projet mi-mai 2013. Un conte de fées était né…

 

Du jardin historique au jardin contemporain : le coup de baguette magique de Louis Benech

 

Réputé, entre autre, pour le réaménagement de la partie ancienne du jardin des Tuileries et pour avoir travaillé dans les jardins de l’Elysée, Louis Benech réalise ici un coup de maître. Respectant profondément l’histoire du Bosquet tout en lui offrant un vocabulaire résolument contemporain, le paysagiste signe une création dans laquelle le passé nourrit le présent. Désireux de conserver certains repères historiques physiques du lieu tout en se livrant à une interprétation propre de celui-ci, Louis Benech conserve des jalons d’autrefois tels que la fondation du buffet d’eau ou encore le bout des goulottes, mais donne à voir un résultat visuel totalement différent, notamment dans la nouvelle axialité Est-Ouest qui supplante celle, Nord-Sud, du temps de Louis XIV.

Il ponctue le nouveau Bosquet d’une série d’échos au travail de Lenôtre, comme le jalonnage végétal marquant les repères de l’ancien Bosquet, les divers « troubles perspectifs » de l’espace ou encore la récurrence de rythmes ternaires chers à Lenôtre (21 ifs et 90 chênes verts ont été plantés, pour ne citer qu’eux). Il en va de même pour les quatre jets verticaux des fontaines, qui jaillissent à l’emplacement exact des groupes statuaires d’autrefois, ou encore du choix du bleu des perles égayant les bassins en écho avec les tessons de verre bleus exhumés lors des fouilles archéologiques et qui habillaient jadis les fontaines.

Sur ces anciennes résonnances, le paysagiste dessine un contraste tout nouveau, entre une périphérie arborée qui se veut sombre et une clairière de lumière et d’eau d’où deux bassins surgissent telle une scène de théâtre. À la différence des autres bosquets historiques de Versailles n’ouvrant que lors des Grandes Eaux car plus fragiles, le Bosquet du Théâtre d’Eau est conçu pour rester accueillant tout au long de l’année. Il est « un lieu de douceur, ouvert à tous, tout le temps », « une halte sereine où l’on peut se promener et aussi s’asseoir, seul ou en famille ».

Les bancs « Versailles XXI » s’inscrivent du reste dans cette perspective, offrant aux visiteurs un espace dédié au repos. Hommage au classicisme de Versailles via leur pied de marbre et célébration du présent avec leur assise de béton gris, ils sont la cerise contemporaine de ce joli gâteau.

 

Des arabesques de verre et d’or : les sculptures fontaines de Jean-Michel Othoniel

 

Tout comme Lenôtre, qui ne travaillait jamais seul et avait convoqué le talent de Lebrun et Lepautre pour l’assister, Louis Benech songe à s’allier à des artistes « dans la veine de Tinguely et de Niki de saint Phalle ». Il choisit Jean-Michel Othoniel.

Connu pour sa transformation de la station de métro parisienne Palais-Royal – Musée du Louvre en « Kiosque des Noctambules » ou encore pour ses colliers géants suspendus dans les jardins de la villa Médicis et dans ceux de l’Alhambra, l’artiste a pour vaste projet de « poétiser et réenchanter le monde ». Pari réussi avec ses sculptures fontaines !

Tout part d’une interrogation d’Othoniel sur la façon dont le Roi intervenait à l’époque au sein des théâtres de verdure. Au cours de ses investigations, l’artiste découvre les chorégraphies des ballets de Louis XIV, notées par le Roi lui-même et Raoul-Auger Feuillet afin que celui qu’on décrivait comme « le meilleur des danseurs du royaume » se rappelle ses pas de danse  au moment d’entrer en scène. Ce système de notation des déplacements du Roi au sol décrivent une danse « joyeuse et bondissante, une danse à trois temps faite de circonvolutions et de ricochets ». Il n’en fallait pas moins pour inspirer Othoniel, qui a alors l’idée de redessiner ces écritures dans l’espace et de mettre en scène les ballets du Roi en trois sculptures posées sur l’eau, cette eau qui, en deux bassins, redessine  la forme des scènes de théâtres conçues par Lenôtre.

 

© Jean-Michel Othoniel
© Jean-Michel Othoniel

 

« Il m’a semblé naturel de poser mes sculptures sur l’eau, les bassins de Louis Benech étant l’évocation contemporaine de la scène du théâtre du Bosquet antique » souligne l’artiste, confiant avoir souhaité « faire danser le roi sur l’eau » et « dessiner des sculptures qui rappellent les pas de danse de Louis XIV »… d’où le titre évocateur de ces sculptures : Les Belles Danses (L’Entrée d’Apollon, Le Rigaudon de la Paix, La Bourrée d’Achille).

Posés à fleur d’eau, les entrelacs de perles de Murano esquissent ainsi les joyeuses calligraphies des danses baroques d’antan et rappellent les parterres de broderies de Lenôtre. « Chaque mouvement se métamorphose en arabesque de perles dorées : le Roi danse sur l’eau ». On retrouve ici la thématique du corps absent mais symboliquement présent si chère à Othoniel.

 

Les Belles Danses : quelques mots, quelques chiffres

 

Les sculptures fontaines sont faites de perles de verre de Murano, matériau « signature » d’Othoniel. Ces chapelets de perles sont montés sur des structures tubulaires en inox conduisant l’eau jusqu’à la faire jaillir en écho aux jets du Bassin de Latone : les ajutages des bassins du Bosquet du théâtre d’eau ont en effet la même forme que ceux refaits récemment pour le Bassin de Latone.

Les Belles Danses, c’est :

  • • 1751 perles de verre de Murano soufflées à la bouche
  • • Chaque perle pèse ente 4 et 8 kilos
  • • 22 000 feuilles d’or
  • • Trois structures indépendantes faisant chacune environ 100m2 au sol

 

Accouchant de son œuvre la plus avant-gardiste, le domaine de Versailles nous invite donc à une promenade dansante cristallisant plus que jamais l’idée intemporelle de « dialogue entre les arts », « cette grande utopie qui s’est construite grâce à la collaboration des plus grands architectes et des grands artistes » (Othoniel).

Dressant un pont de verre et d’or entre un lieu chargé d’histoire et une création sans cesse renouvelée, Versailles s’illustre ici sans nul doute comme un écrin de la création contemporaine.

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Petit lutin digital, Christine se serait pourtant bien vu passer une éternité ou deux dans un sarcophage en compagnie d’Amenhotep 3. Passionnée d’égyptologie, elle porte la responsabilité de l’usure de certains des parquets du Louvre. En secret elle rêve d’épouser un Minion.

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