Tu viens juste d’avoir quatre-vingt-deux ans. Tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t’aime plus que jamais. Récemment je suis retombé amoureux de toi une nouvelle fois et je porte de nouveau en moi un vide dévorant que ne comble que ton corps serré contre le mien.

Le 22 septembre 2007, André Gorz se suicide à l’âge de 84 ans avec sa femme Dorine, atteinte d’une maladie incurable. Quelques mois plus tôt, il avait mis de côté son costume de philosophe et de journaliste pour écrire cette lettre à sa femme.

Toujours passionnément amoureux depuis ce fameux soir neigeux d’octobre 1947 où il avait osé l’inviter à danser, André Gorz contemple par-dessus son épaule ces cinquante-huit années de vie commune, parfois semées d’obstacles mais toujours affrontées à deux.

Comme pour toute lettre d’amour qui ne nous est pas adressée, on se plonge dans ce texte avec un peu de gène mais il suffit d’en lire la première page pour se laisser totalement aller à ce voyeurisme poétique. Comment ne pas être touché par cette déclaration ? comment s’arrêter de la lire ?

Alors les pages défilent d’une traite, on découvre l’histoire tantôt heureuse, tantôt tourmentée d’André et de Dorine, une “histoire d’A” qui pourrait paraître banale si elle n’avait pas duré soixante ans.
Quand on connaît l’issue tragique de ce couple on ne peut s’empêcher d’être gagné par la tristesse mais comment ne pas y voir également une forme de beauté ? Si l’amour n’est pas quantifiable, il semble cependant que ni André ni Dorine n’ont dû en manquer. Leur histoire me fait penser au film Amour d’Haneke où un homme aidait sa femme, également malade, à rester digne. Même si l’issue est douloureuse, c’est un horizon de savoir que quelques histoires peuvent durer soixante ans et supporter la maladie.

André Gorz confiait avoir écrit cette lettre en pleurant, on en termine la lecture dans le même état. Bouleversé et touché, en plein cœur.

Nous nous sommes souvent dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble.

 

Extraits :

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[tab]Extrait 1/3

Tu n’avais aucune place à toi dans le monde des adultes. Tu étais condamnée à être forte parce que tout ton univers était précaire. J’ai toujours senti ta force en même temps que ta fragilité sous-jacente. J’aimais ta fragilité surmontée, j’admirais ta force fragile. Nous étions l’un et l’autre des enfants de la précarité et du conflit. Nous étions faits pour nous protéger mutuellement contre l’une et l’autre. Nous avions besoin de créer ensemble, l’un par l’autre, la place dans le monde qui nous a été originellement déniée. Mais, pour cela, il fallait que notre amour soit aussi un pacte pour la vie.

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[tab]Extrait 2/3

Nous avons envisagé de nous marier. J’avais des objections de principe, idéologiques. Je tenais le mariage pour une institution bourgeoise ; considérais qu’il codifiait juridiquement et socialisait une relation qui, pour autant qu’elle était d’amour, liait deux personnes dans ce qu’elles avaient de moins social. Le rapport juridique avait tendance, et même avait pour mission, de s’autonomiser vis-à-vis de l’expérience et des sentiments des partenaires. Je disais aussi : “Qu’est-ce qui nous prouve que dans dix ou vingt ans notre pacte pour la vie correspondra au désir de ce que nous serons devenus ?”

Ta réponse était imparable : “Si tu t’unis avec quelqu’un pour la vie, vous mettez vos vies en commun et omettez de faire ce qui divise ou contrarie votre union. La construction de votre couple est votre projet commun, vous n’aurez jamais fini de le confirmer, de l’adapter, de le réorienter en fonction de situations changeantes. Nous serons ce que nous ferons ensemble.” C’était presque du Sartre.

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[tab]Extrait 3/3

Tu viens juste d’avoir quatre-vingt-deux ans. Tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t’aime plus que jamais. Récemment je suis retombé amoureux de toi une nouvelle fois et je porte de nouveau en moi un vide dévorant que ne comble que ton corps serré contre le mien. La nuit je vois parfois la silhouette d’un homme qui, sur une route vide et dans un paysage désert, marche derrière un corbillard. Je suis cet homme. C’est toi que le corbillard emporte. Je ne veux pas assister à ta crémation ; je ne veux pas recevoir un bocal avec tes cendres. (…) je me réveille. Je guette ton souffle, ma main t’effleure. Nous aimerions chacun ne pas avoir à survivre à la mort de l’autre. Nous nous sommes souvent dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble.

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Note : 

2006 – 82 pages – ISBN : 978-2-07-035886-1
André Gorz – Français d’origine Autrichienne
Editions Folio

 

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Jeune trentenaire et vieux blogueur. Fondateur de Culturez-vous et organisateur de l’association "Un Soir, un Musée, un Verre". Flâneur professionnel et éternel curieux.

5 COMMENTAIRES

  1. Étrange,vertigineuse,la diversité des histoires vécues en couple, leur singularité.Et de quel sceau terriblement unique la mort les frappe-t-elle comme une authentification unique et obligatoire,ensemble ou l’un avant l’autre!…

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