Blondie et Brunette, c’est l’histoire de deux femmes, deux amies, à travers le siècle dernier et ses grands événements : Seconde Guerre mondiale, accès au droit de vote pour les femmes, guerre d’Indochine… L’originalité de la pièce tient moins à son propos qu’à son traitement, vif et contemporain, qui nous a convaincu.

Blondie et Brunette, c’est surtout l’histoire d’une amitié indéfectible. Cette histoire a été écrite par une jeune dramaturge, –également scripte et metteuse en scène–, Emilie Belina Richard, qui s’est directement inspirée du lien d’amitié personnel qui l’unit à Leah Marciano, une metteuse en scène de son âge que nous avions découverte l’année dernière avec son spectacle MeurtreS à Cripple Creek : la transposition historique imaginée s’avère à la fois réjouissante et émouvante.

Blondie et Brunette au théâtre Le ProsceniumLe récit est un voyage dans le temps, au gré des souvenirs évoqués par les deux vieilles dames que sont devenues les héroïnes. Il est rythmé par les retours au présent de cette narration, assumée par la petite-fille de « Blondie », la petite Lou. Cette dernière transcrit par son imaginaire d’enfant la vie de sa grand-mère et de sa meilleure amie. Le résultat que nous voyons sur scène correspond donc à un pacte de lecture passé avec le public : il ne s’agit pas d’une transposition fidèle à la réalité supposément vécue par les deux amies mais d’un récit mêlant souvenirs racontés et projections a posteriori –ce qui est, après tout, le propre du travail de mémoire. Les changements de plateau se font à vue, renforçant le caractère « raconté » de l’histoire, et permettant une mise en abyme par l’enchâssement des récits…jusqu’à la fin où les petits-enfants évoquent l’idée d’ « en faire une pièce », de la vie de leur grand-mère et de son incroyable amie : la boucle est bouclée. Cette artificialité assumée donne un charme supplémentaire à la pièce.

En outre, l’originalité de Blondie et Brunette réside dans le fait que l’intrigue soit centrée sur la vie de deux personnages féminins, et cela est assez rare au théâtre comme l’explique Leah Marciano. En effet, dans un entretien publié sur le site Théâtrices, elle dit ceci au sujet des rôles écrits par Emilie Belina Richard :

Je me reconnais en ses personnages. J’ai envie que les gens les découvrent. Je n’ai pas envie que l’on aille toujours voir de vrais rôles d’hommes avec des femmes en second plan à qui on ne demande qu’à être jolies. Dans Blondie et Brunette, les femmes ont un vrai rôle défini et tiennent complètement la pièce.

Lilie et Lexie (Elizabeth et Alexina) sont donc les deux personnages principaux de l’histoire racontée par la petite Lou, offrant deux beaux rôles à Emilie Lecouvey et Faustine Pont.
La jeune metteuse en scène, également productrice, affirme d’ailleurs être

fière d’avoir des rôles comme Blondie et Brunette à donner à [s]es comédiennes. En sortant de la pièce, leur dire  »tu étais belle » ne rimerait à rien. Ce n’est pas le propos, ça va plus loin, on doit leur dire autre chose. Avoir de tels rôles est nécessaire pour les femmes.

Il est à noter que les compagnons de Lilie et Lexie changeront au fil des époques, mais seront joués par les mêmes acteurs ; les rôles masculins se révèlent vite transposables et sont, cette fois-ci, non plus moteurs mais adjacents à l’intrigue. Leah Marciano insiste sur le fait que l’histoire « transcende l’aspect autobiographique. Blondie et Brunette parle d’une amitié entre deux femmes, des femmes en général et de leur émancipation. » En définitive, « monter ce texte, c’était parler de vrais personnages féminins », et au théâtre, l’occasion s’en présente beaucoup moins qu’on ne pourrait l’imaginer.

Lorsque l’on suit cette histoire d’amitié féminine, on pense aux nombreuses transpositions scéniques de Mémoires de deux jeunes mariées de Balzac qui ont pu voir le jour, mais le ton de cette pièce contemporaine est beaucoup plus optimiste et les amours évoquées nettement moins dramatiques ! Si l’émotion affleure sans cesse et nous tient le cœur accroché aux aventures des deux héroïnes, leurs caractères bien trempés n’incitent guère à la pitié ni aux larmes. Au contraire, leur humour et leur entrain nous font voir sans pathos leurs cheminements pourtant ardus, alors qu’elles vivent des situations souvent difficiles, voire dramatiques (avortement, fuite du nazisme pour Elizabeth qui est juive, résistance, choix de vie avant-gardistes…) qui iront jusqu’à les séparer. Cependant la force de caractère dont elles font preuve, chacune dans leur genre, et leur persévérance à être des femmes indépendantes donnent une belle leçon d’optimisme.

Ceci est d’autant plus remarquable que le choix du contexte est une gageure, à force d’être usé jusqu’à la corde : la période que recouvre la pièce, des années 1930 aux années 1950 a en effet été traitée à maintes reprises au cinéma, à la télévision ou dans les livres. Le texte, accordé à une mise en scène sobre et réaliste, relève le défi. En abordant de front des sujets comme la collaboration passive sous l’Occupation ou l’éducation des enfants sans le père, mais à deux…femmes ou, par ailleurs, le refus de se marier et d’avoir des enfants, Blondie et Brunette traite sans détours de sujets qui paraissent délicats à première vue. Ce qui frappe alors c’est le naturel du jeu des comédien.ne.s et l’efficacité des dialogues, sans afféteries mais chargés de sentiments vrais. Les parties chantées ne sont cependant pas du meilleur goût et n’ajoutent rien à la pièce.

Quoiqu’il en soit, c’est cette histoire, originale et enlevée, que nous vous incitons à découvrir, celle de deux femmes aux tempéraments opposés que lient malgré tout une amitié à toute épreuve. Blondie et Brunette, jouée depuis le mois de septembre, forte de son succès, est prolongée en 2016 jusqu’au mois d’avril : vous aurez donc l’occasion de la voir, que ce soit pour se mettre un peu de baume au cœur cet hiver ou se faire plaisir aux premiers beaux jours. À la sortie du théâtre, vous vous sentirez à la fois ému.e et ragaillardi.e comme après avoir vu un bon film !

 

Informations pratiques :

Théâtre Le Proscenium
2, passage du Bureau, Paris 11e
75011 Paris
Tous les dimanches à 17h15 à partir du 10 janvier jusqu’au 27 mars 2016
et les vendredis 15, 22 et 29 avril à 21h30.

Etudiante en histoire de l’art, je cultive Paris depuis que je l’habite, de façon permanente, depuis deux ans déjà. Je vous parlerai de ce que j’y vois, de ma sympathie pour les choses plus ou moins « culturellement identifiables ». Je passe plusieurs fois dans la semaine vérifier si Hippomène poursuit toujours Atalante, que jamais il ne rattrapera, tout figé dans le marbre qu’il est, cour Marly, au Louvre. Vous pouvez donc souvent me trouver dans les musées, en compagnie du SMV, nom de code du groupe « Un Soir, un Musée, un Verre », à Orsay, dans les galeries d’art, à la Fondation Cartier… Ou tout à fait ailleurs. Car « la vraie vie …»

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