Philippe Forest – Toute la nuit

Résumé :

Peu de temps après avoir perdu sa fille, Philippe Forest écrivait le roman L’enfant éternel dans lequel il évoquait la maladie qui avait emporté son enfant. Quelques années après, l’écrivain ressent le besoin de revenir sur ce drame de façon moins romancée et avec une approche plus objective.


 

Avis :

Philippe Forest - Toute la nuitLe thème du deuil est récurrent dans l’oeuvre de Philippe Forest mais on relèvera trois livres qui sont uniquement dédiés à l’évocation de la perte de son enfant : L’enfant éternel (paru en 1997) ; Toute la nuit (1999) et Tous les enfants sauf un (2007). Le premier prend la forme d’un roman et le dernier celui d’un essai. Toute la nuit pourrait être qualifié d’hybride : après avoir parlé de sa fille de façon romancée, Philippe Forest a souhaité présenter les faits tels qu’ils se sont vraiment déroulés, d’une façon plus brute et objective. Entre L’enfant éternel et Toute la nuit, deux années se sont écoulées et on sent que l’écrivain est dans une autre phase. Sa peine reste vive mais s’est légèrement décantée ce qui lui permet de porter un autre regard sur le drame de sa vie.

Même si l’on retrouve dans ce livre le style extrêmement brillant de Philippe Forest, il m’a moins séduit que les autres. J’ai été bouleversé par L’enfant éternel et passionné par Tous les enfants sauf un mais Toute la nuit me semble un peu à part et n’apporte pas de réelle plus-value par rapport deux autres. Son intérêt m’apparaît résider davantage du côté de l’auteur qui souhaite apporter un autre éclairage après L’enfant éternel tout en justifiant son besoin d’écrire.

 

Je pressentais que le livre, lorsqu’il serait publié, serait reçu comme un insupportable récit d’horreur. Mais pour moi, il s’agissait en vérité de tout autre chose. Disons : un roman d’amour dont l’héroïne était une petite fille de quatre ans.

 

Même si j’ai été moins charmé par ce livre, j’ai tout de même été très touché par certains passages que je vous livre ci-dessous. Incontestablement, Philippe Forest est une valeur sûre de la littérature française contemporaine et il n’y a rien à redire sur son style et sur l’intelligence de ses propos. Cependant, si vous ne l’avez encore jamais lu je vous invite plutôt à commencer par L’enfant éternel ou par Le chat de Schrödinger, dans un autre registre.

 

Extraits :

 

Extrait 1/5

Elle ne dort pas, elle veille. La souffrance ne l’a pas forcée hors du sommeil. Mais elle nous attend. Elle veut que nous reprenions ensemble le long récit apaisé du passé. Elle veut connaître la suite de l’histoire, ne pas attendre demain qui ne viendra pas, ouvrir à l’instant et pour toujours l’espace enchanté du « il était une fois ». Elle veut que ne s’interrompe pas le long voyage et que la barque glisse encore qui nous porte tous les trois. Elle veut passer sans cesse sous le ciel d’été fleuri et dans le léger roulis rassurant des récits. Elle veut, jusqu’à son oreille disparue, la petite litanie joyeuse, la berceuse amusée des caresses et des baisers. Elle demande : que deviennent les personnages rêvés lorsque le livre est refermé ? Où leurs aventures se poursuivent-elles ? Vieillissent-ils ? Grandissent-ils ? Souffrent-ils ? Sont-ils jamais heureux ? Qui veille sur eux ? Qui leur conserve un amour qui ne soit pas distrait, affecté, trompeur ? Elle veut savoir l’au-delà du dernier mot posé.

Extrait 2/5

Quand vient le temps de se dire au revoir restent les mots-talismans. À l’un ou à l’autre, Pauline murmure : « Je pense à toi toute la nuit ! » Puis, l’un ou l’autre lui répond : « Moi aussi ma chérie, je pense à toi toute la nuit… » Et c’est vrai, la pensée ne disparaît pas quand la conscience s’est assoupie. Elle lui survit et persiste. Elle veille sur celui qui a cru assez en elle pour lui confier le devenir compromis de sa vie. En retrait du regard (quand celui-ci bascule sous les paupières), la pensée demeure et, avec elle, tout ce que retient sa pure apparence calme. Au moment d’éteindre la lumière, il s’agit de promettre encore qu’il n’existera pas de forme d’oubli où puisse s’effacer la présence de qui l’on a vraiment aimé. « Je pense à toi toute la nuit » signifie : la nuit n’est rien de plus que l’un des moments de ma pensée où je te prends (ne crains rien) avec moi. Et si elle dit : « Je pense à toi toute la nuit », j’entends : Aie confiance, aie confiance : aucune nuit, jamais, n’aura raison de la pensée où tu vis avec moi.

Extrait 3/5

Lui : Tout commence par la fin. Il n’y a plus ce grand vide vers lequel se précipite le récit. On ne tourne plus les pages pour vérifier que l’impossible a eu lieu. On est dans l’impossible. L’horizon se referme. Le seul sentiment de l’irrémédiable, voilà la violence… Rien d’autre, tu comprends… Pas de poésie cette fois-ci, beaucoup moins d’emphase et de lyrisme. Je voudrais seulement donner l’impression d’un texte continuant à s’écrire au-delà du point où, en principe, il devrait perdre toute raison d’être. Quand il n’y a plus rien à faire…

Extrait 4/5

Elle : Mais en continuant à écrire, tu laisses croire aux autres (peut-être : tu te fais croire à toi-même) qu’elle n’est pas tout à fait morte, qu’elle existe encore d’une certaine manière. Tu donnes le nom de vérité à ce mensonge… Et tu la trahis, en réalité, quand tu la remplaces par des mots dans un livre…

Lui : Mais quand j’essaye d’expliquer cela, personne ne semble me comprendre. Personne ne veut m’écouter. Tout le monde a l’air de trouver juste et naturel que les livres prennent la place des vivants. On donne un autre sens à mes paroles. On me transforme en celui que je ne suis pas. Qu’est-ce que je peux faire ? Il faudrait me taire, peut-être… Ou plutôt, n’avoir jamais parlé. Je ne sais pas. J’ai besoin d’écrire pour me souvenir. Il y a des choses qui ne me reviennent qu’ainsi. Soudain, je mets la main sur des images perdues dans le nulle part.

Extrait 5/5

Tout tient dans la chanson que chantent Baloo et Mowgli (condensé de sagesse à l’usage des vivants) et qu’entonnent Pauline et Alice lorsqu’elles prennent ensemble leur bain, imaginant qu’elles glissent toutes deux sur l’eau d’un fleuve tropical, qu’elles font la planche en se moquant de tous les périls. La chanson dit : « Il en faut peu pour être heureux. » Elle murmure à leurs oreilles des paroles simples : « Il faut se satisfaire du nécessaire… Un peu d’eau fraîche et de verdure, que nous procure la nature, quelques rayons de miel et de soleil. » La morale est sans appel : « Il y en a qui rêvent de mondes inouïs/ Oui mais moi, je n’aime que celui-ci… » Pauline lira plus tard les grands auteurs, mais ils ne lui apprendront rien. Tout est déjà dit, mieux encore : chanté, c’est-à-dire : compris… Adieu à tous les arrière-mondes, adieu à la mélancolie de penser qu’il y aurait un envers des sensations ou quoi que ce soit qui manquerait à l’évidence amusante de vivre…

 
Note : 
 

1999 – 345 pages – ISBN : 978-2-07-045016-9
Philippe Forest – Français

Editions Folio

 

Antoine Vitek

Jeune trentenaire et vieux blogueur. Fondateur de Culturez-vous et organisateur de l’association "Un Soir, un Musée, un Verre". Flâneur professionnel et éternel curieux.

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3 commentaires

  1. clara dit :

    Ton billet tombe à pint car j e veux lire cet auteur !

  1. 8 octobre 2014

    […] ne pas penser à la fille que Philippe Forest a perdue (lire à ce sujet L’enfant éternel, Toute la nuit, Tous les enfants sauf un). Si Forest a choisi d’écrire sur cet ossement ce n’est sans […]

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