Fédor Dostoïevski – Les nuits blanches

Résumé :

 

Un homme jeune et solitaire fait la rencontre de Nastenka, jeune fille désespérée par un chagrin d’amour. L’homme lui avoue ses sentiments et Nastenka se laisse aller à l’ivresse de ce fantasme, jusqu’à ce que son fiancé revienne…


 

Avis :

 

Dostoïevski Les Nuits BlanchesQuand on parle de Dostoïevski, on a vite tendance à penser à de gros pavés, remplis d’une écriture un peu poussiéreuse et austère. Que nenni ! Sortons de ces préjugés ! Les Nuits Blanches c’est une petite merveille qui se dévore, 80 pages que l’on savoure !

Pendant quatre nuits et un matin, nous suivons les aventures et les troubles de nos deux amis et l’on se prend d’affection pour ces deux « superbes de chagrin » – comme dirait Brel – qui échangent leur tristesse contre quelques heures de réconfort, d’amitié et de tendresse, passées ensemble.

 

Une pleine minute de béatitude ! N’est-ce pas assez pour toute une vie d’homme ?…

 

Dostoïevski explore à merveille l’ambivalence qui peut exister dans une amitié homme / femme et on se surprend parfois à voir dans ces lignes quelques fragments amoureux qui auraient pu alimenter le célèbre dictionnaire de Barthes. Chacun trouvera sans doute dans ce livre l’ombre d’un sentiment déjà ressenti, que ce soit celui de l’attente de l’être aimé ; la déception d’un amour à sens unique ou, tout simplement, la quête d’un doux rêve.

Malheureusement, le livre est trop court pour nous faire passer une nuit blanche, encore que l’envie de le relire parviendra peut-être à vous tenir éveillé jusqu’au petit matin !

 

Extraits :

 

Extrait 1/5

C’était une nuit de conte, ami lecteur, une de ces nuits qui ne peuvent guère survenir que dans notre jeunesse. Le ciel était si étoilé, le ciel était si clair que lorsque vous leviez les yeux vers lui, vous ne pouviez, sans même le vouloir, que vous demander : Est-il possible que, sous un ciel pareil, vivent toutes sortes de gens méchants et capricieux ? Cela aussi, c’est une question bien jeune, ami lecteur, mais puisse Dieu vous l’inspirer le plus souvent possible !…

Extrait 2/5

Il est on ne sait quoi d’indiciblement touchant dans notre nature de Petersbourg quand, au début du printemps, elle affirme soudain sa puissance, toutes ces forces que lui donne le ciel, se couvre de duvet, se pare, se bariole de fleurs… C’est comme sans le vouloir qu’elle me rappelle la jeune fille, maladive et fanée, que vous observez parfois avec regret, parfois avec une sorte d’amour compassionnel, ou que, parfois, vous ne remarquez même pas et qui, soudain, en un instant, comme sans faire exprès, se montre belle, mais, indiciblement, merveilleusement belle, et vous, sidéré, ébloui, vous vous demandez, sans le vouloir : Quelle force fait briller d’un tel feu ces yeux méditatifs et tristes ? d’où vient le sang qui irrigue ces joues pâles et creusées ? qu’est-ce qui inonde de passion les tendres traits de ce visage ? pourquoi cette poitrine se soulève-t-elle ainsi ? qu’est-ce donc qui a soudain suscité cette force, cette vie, cette beauté dans le visage de cette jeune fille, qu’est-ce qui l’a fait briller de ce sourire, se vivifier d’un rire aussi éblouissant, étincelant ?… Vous regardez autour, vous cherchez quelqu’un, vous devinez… Mais l’instant passe et, dès demain, peut-être, vous retrouverez une fois encore le même regard pensif, absent, le même visage pâle, la même soumission, la même gêne dans les mouvements, voire du remords, les traces d’on ne sait quelle angoisse mortelle, d’agacement de s’être abandonnée à sa passion fugace… Et vous, vous regrettez que sa fugitive beauté se soit si vite, et sans retour, fanée, qu’elle ait lui devant vous d’une manière si vaine, si trompeuse – vous regrettez de ne pas même avoir eu le temps de l’aimer…

Extrait 3/5

–   (…) J’ai perdu en vain les meilleures années de ma vie ! A présent, je le sais, et cette idée me fait encore plus mal, parce que c’est Dieu lui-même qui vous envoie à moi, vous, mon ange gardien, pour me dire cela et pour me le prouver. A présent que je suis assis auprès de vous et que je vous parle, j’ai même peur de penser à l’avenir, parce que, dans l’avenir, je retrouverai la solitude, cette vie renfermée, inutile ; et à quoi donc pourrai-je rêver si, près de vous, dans le réel, j’ai été si heureux ! Oh, soyez donc bénie, vous, chère jeune fille, de ne pas m’avoir repoussé dès la première fois, parce que je peux déjà vous dire que j’ai vécu, ne serait-ce que deux soirs dans ma vie !

–  Oh non, non ! s’écria Nastenka, et de petites larmes brillèrent dans ses yeux. Non, tout cela est fini ; nous ne nous quitterons pas ainsi ! Qu’est-ce que c’est que deux soirs !

Extrait 4/5

C’est en vain que le rêveur fouille, comme la cendre, ses rêves anciens, cherchant dans cette cendre ne fût-ce qu’une braise, pour lui souffler dessus et, par un feu renouvelé, réchauffer un cœur qui s’éteint, ressusciter en lui ce qui lui fut si cher, ce qui l’émouvait tant, ce qui faisait bouillir son sang, lui arrachait des larmes et l’abusait si somptueusement !

Extrait 5/5

–  Je pense à vous, me dit-elle après un silence d’une minute, vous êtes si bon, j’aurais un cœur de pierre si je ne le sentais pas. Savez-vous ce qui vient de me passer par la tête ? Je vous comparais tous les deux. Pourquoi n’est-il pas vous ? Pourquoi n’est-il pas comme vous ? Il est moins bien que vous, même si je l’aime plus que vous. Je ne répondis rien. Elle attendait, semblait-il, que je dise quelque chose.

–  (…) Ecoutez, pourquoi ne sommes-nous pas tous comme des frères ? Pourquoi l’homme le meilleur du monde semble-t-il toujours cacher je ne sais quoi à son voisin, et refuse-t-il de lui parler ? Pourquoi ne peut-on pas dire directement, là, maintenant, tout ce qu’on a sur le cœur, si l’on sait qu’on ne parlera pas pour rien ? Parce que chacun a l’air de vouloir faire croire qu’il est plus dur que ce qu’il est vraiment, comme si les gens avaient tous peur de froisser leurs sentiments s’ils les expriment trop tôt…

– Ah, Nastenka ! vous dites vrai ; mais cela vient de tant de choses, l’interrompis-je, contenant moi-même mes sentiments avec encore plus de force que d’ordinaire.

 
Note : 
 

1848 – 86 pages – ISBN : 978-2-8686-9831-5
Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski – Russe

Traduction : André Markowicz
Editions Babel

 

Antoine Vitek

Jeune trentenaire et vieux blogueur. Fondateur de Culturez-vous et organisateur de l’association "Un Soir, un Musée, un Verre". Flâneur professionnel et éternel curieux.

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