L’architecte des Trente Glorieuses, Zehrfuss, formé aux Beaux-arts de Paris, s’installe pour quelques mois au Palais de Chaillot à la faveur d’une exposition monographique. Fraîchement élu Prix de Rome, la plus haute distinction récompensant les étudiants des Beaux-arts, il part pour la Tunisie en 1942, en reconstruction après la guerre. C’est par ce voyage, avec l’incorporation d’éléments d’architecture vernaculaire dans ses premières maîtrises d’ouvrage que débute l’exposition, tout à fait ailleurs qu’à Paris qui restera toutefois son terrain d’expérimentation privilégié.

Que ce soit à Tunis, Tours ou Lyon, se retrouve cependant la même épure de la ligne. Elle est présente partout dans ses réalisations. La quête de modernité, qui le coupe parfois d’une certaine inventivité des formes, amène l’architecte à décrocher de grandes commandes comme celle des bâtiments de l’Unesco (l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la Culture) en 1952. Le Corbusier, l’architecte le plus en vue de l’époque, en sera toujours jaloux. Bernard Zehrfuss est un homme qui s’inspire du rationalisme américain et livre des bâtiments les plus rentables possibles. Circulations, occupations des espaces, gestion des flux se font sans heurts. Tout le monde dans ses bâtiments en suit ses lignes, en épouse les courbes dans ses déplacements. Ni rien ni personne ne semble pouvoir échapper à l’impératif de productivité qui domine alors.

Unesco, Paris, 1952-1958 - le bâtiment du secrétariat, n.d., © Fds Zehrfuss. Académie d'architecture/CAPA.
Unesco, Paris, 1952-1958 – le bâtiment du secrétariat, n.d., © Fds Zehrfuss. Académie d’architecture/CAPA.

C’est pourtant une volonté d’humanisme, certainement un peu naïve, qui avait présidé au principe d’élaboration des grands ensembles qu’il fera bâtir. Il fait partie des architectes qui, au nom de la ligne, – paraît-il que celle du Haut-du-Lièvre à Nancy se mariait à merveille avec les montagnes de l’arrière-plan –, aura marqué des générations d’habitant.e.s d’H.L.M., les aura cantonné dans des espaces fonctionnels sans avenir. Mais tout au moins ces habitats étaient-ils robustes et de qualité, preuve en est de leur longévité, et on ne peut en dire autant des constructions plus contemporaines. C’est que l’exposition Zehrfuss pose en filigrane une question qui ne sera jamais abordée de front : celle de l’urbanisme. Comment ses lignes, ses bâtiments ont contribué à façonner un paysage urbain qui est désormais le nôtre ?

Si certain.e.s déplorent la destruction au début de cette année du siège de Novartis dans les Hauts-de-Seine, élaboré en intelligence avec Charlotte Perriand et Jean Prouvé, la question de la conservation de tels bâtiments se pose également, quel que soit l’avis de chacun.e sur leur esthétisme. La reconnaissance patrimoniale de leur valeur reste fortement à interroger lorsque l’on sait que ni la municipalité ni l’Etat n’ont écouté les requêtes des scientifiques en faveur de leur préservation. La présentation de la Cité de l’architecture leur rend un juste hommage. Elle permet de sensibiliser un plus large public à ce type d’architecture en faisant connaître le constructeur du Centre des nouvelles industries et technologies (Cnit). Réalisé au moment de l’aménagement du quartier de La Défense, le Cnit ne fut d’ailleurs pas perçu en 1958 comme autre chose que la relève moderne des cathédrales gothiques. Il n’échappe à personne que le principe du voile de béton sur double-coque initié alors par Bernard Zehrfuss revient beaucoup actuellement avec l’ère des canopées, que ce soit celle du département des Arts de l’islam du Louvre ou encore celle fraîchement déposée à Châtelet, à l’occasion du réaménagement du Quartier des Halles.

Centre national des industries et des techniques, La Défense, 1952-1958, vue de la voûte en cours de chantier, cliché Jean Biaugeaud, Paris © Fds Zehrfuss. Académie d'architecture/CAPA.
Centre national des industries et des techniques, La Défense, 1952-1958, vue de la voûte en cours de chantier, cliché Jean Biaugeaud, Paris © Fds Zehrfuss. Académie d’architecture/CAPA.

La muséographie de l’exposition, éminemment sobre, conçue par l’architecte Pierre Verger, s’accorde à la rigueur des lignes, au formalisme des plans et des dessins encadrés pour l’occasion. C’est d’ailleurs la revalorisation d’un très beau fonds qui est ici à souligner. Le travail des deux commissaires d’exposition, Corinne Bélier et Christine Desmoulins est à saluer dans ce sens. Cette exposition, aussi formaliste que l’homme qu’elle compte présenter au public, ne déroge pas à la rigueur scientifique des expositions monographiques classiques. Visiblement, on ne se risque pas aux formules nouvelles, dans le domaine de l’architecture… Pourtant, on se prend à penser qu’il serait plaisant de proposer par exemple des témoignages d’habitant.e.s des grands ensembles, des films des chantiers, ou autres matériaux plus vivants… Tout comme pour les extensions IV et V de l’Unesco pensées par Zehrfuss, on peut donc légitimement dire que la rigueur nuit à l’ensemble. Il faut avouer que la proposition retenue pour cette exposition, si elle met cruellement à jour le manque d’humanité d’un monde d’immeubles de bureaux et de grands ensembles, satisfera les puristes.

Musée de la civilisation gallo-romaine, Lyon, 1969-1975, 2014, Christian Thioc, ph. © Musée de la civilisation gallo-romaine.
Musée de la civilisation gallo-romaine, Lyon, 1969-1975, 2014, Christian Thioc, ph. © Musée de la civilisation gallo-romaine.

reenchanter-le-mondeLe décalage avec les innovations urbanistiques actuelles (architectures végétales, organiques, coloristes, à faible consommation d’énergie) est mesurable lorsque l’on s’aventure dans l’autre exposition de la Cité de l’architecture et du patrimoine, joliment intitulée Réenchanter le monde. Si Bernard Zehrfuss avait la vision d’une ville moderne selon les critères de son époque, elle semble dépassée, en particulier avec la prise en compte du concept de ville intelligente ou smart city. Si on peut encore rêver le monde, est-ce celui du travail, du temps où il était source de fierté, où il nous assurait une place dans la société ? Aujourd’hui, avec l’auto-entreprenariat, l’open-space des esprits cloisonnés, le salariat qui ne se pense plus qu’en cellules divisées : quel architecte saura encore nous relier, faire advenir le partage, ne serait-ce que celui des tâches, sous le béton armé ? Nous devons co-habiter, vivre dans une promiscuité, souvent obligée, mais pouvons-nous en parler avec poésie ? Celle, si froide, de Zehrfuss, est-ce encore toi, Dora, l’héroïne de la BD de Minaverry¹, ma gadji, toi qui a vécu l’amitié, l’amour et l’aventure adolescente dans les tours sans âme de Bobigny ? Et qui existera quand tu seras partie ma rromni, lorsque que quelconque errant.e n’aura définitivement plus le droit de cité ? Ce sont ces questions, intimes et collectives, que posent les architectes qui ont participé à Réenchanter le monde.

 

Informations pratiques :

 

Bernard Zehrfuss (1911-1996) : La poétique de la structure.
Jusqu’au 13 octobre 2014
Tarif plein : 8 € / Tarif réduit : 6 €

Réenchanter le monde
Jusqu’au 6 octobre 2014
Tarif plein : 5 € / Tarif réduit : 3 €

Cité de l’Architecture et du Patrimoine
1, place du Trocadéro et du 11 novembre (Paris, 16e)
http://www.citechaillot.fr

 

¹Dora. L’année suivante à Bobigny, Ignacio Rodriguez Minaverry, éd. L’Agrume, 2013.

Illustration d’en-tête : Palais de l’UNESCO, 7 place Fontenoy, Paris, 1952-1958 et 1962-1965- vue intérieure de la salle de conférence n°10, Vincent Mercier, photographe

 

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Comments to: Bernard Zehrfuss à la Cité de l’Architecture et du Patrimoine
  • 15 septembre 2014

    Cycle de promenades urbaines conçu autour de l’oeuvre de Bernard Zehrfuss dans le cadre de l’exposition rétrospective
    « BERNARD ZEHRFUSS (1911-1996), la poétique de la structure » à la cité de l’architecture et du patrimoine

    27 SEPTEMBRE Le musée gallo-romain de Fourvière – L’oeuvre révélée
    La volonté de Louis Pradel, maire de Lyon et grand modernisateur, de se doter d’une institution vouée à valoriser les collections antiques de la ville sera l’occasion pour Zehrfuss, de proposer une réflexion originale sur une architecture qu’il n’a pas eu l’occasion de réaliser : l’architecture d’exposition.
    Eloigné de toute ambition monumentale, l’architecte livre une oeuvre minimale, dont l’objet est de révéler l’existant.
    Son emplacement, en partie enterré dans la colline, en bordure du théâtre antique, a été choisi pour s’intégrer au maximum dans le paysage : des vues sont d’ailleurs aménagées à même la colline afin de faire profiter le visiteur des richesses in situ.
    Autour de l’oeuvre, dans le nouveau quartier de l’Antiquaille, nous nous interrogerons sur l’intégration des vestiges antiques dans l’organisation urbaine.

    Avec Clotilde Redon, historienne de l’architecture, Nicolas Hirsch, archéologue et médiateur au service archéologique de la ville de Lyon et Hugues Savay-Guerraz, conservateur du musée gallo-romain de Fourvière

    15€ / 10€ (entrée musée comprise)
    Renseignements & inscriptions : lyon@promenades-urbaines.com

    Le cycle Bernard Zerhfuss en région parisienne

    27 SEPTEMBRE / La modernisation de la capitale : du CNIT à la canopée
    3 OCTOBRE / Un monument du XXe siècle, le siège de l’Unesco

    Reply
  • 5 décembre 2017

    J’ai perdu la vie à scruter un horizon hérissé de barricades de barres de béton dans ce Département de la Seine Saint Denis…
    Messieurs les « Corbusier » du bétonnage, c’est à vous que je dois cette déficience oculaire et d’avoir fait de ma vie une prison faîte de hautes tours grises, sales et sans histoire.

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