Le 9 août 1945, à 11h02, la ville de Nagasaki est rasée sous le feu nucléaire. Yosuke Yamahata, photographe militaire alors âgé de 28 ans est dépêché sur place pour rendre compte de la catastrophe. Il est accompagné de l’écrivain Azuma Jun, et du dessinateur Yamada Eiji.
Arrivé sur les lieux le lendemain à l’aube, Yamahata ne voit quasiment rien, il se souvient seulement de gravas, de corps obstruant la chaussée et de plaintes. Il doit attendre le levé du soleil pour se rendre compte de l’étendue du désastre et commencer son travail. Pendant une douzaine d’heures, il réalise une centaine de clichés qui restent l’un des témoignages les plus précieux.

Difficile de savoir ce que Yamahata a pu ressentir dans cet enfer. Depuis 1941 il accompagne l’armée japonaise sur les champs de bataille d’Asie et il ne fait guère de doutes qu’il a été le témoin de nombreux crimes de guerre mais même cette macabre routine ne peut préparer à l’effroyable spectacle de cette “bombe d’un nouveau style”.

Yamahata a reçu la consigne de montrer “la situation effroyable” de Nagasaki pour “servir dans la propagande contre l’armée ennemie” mais face à l’horreur de la situation il explique que rien n’est venu enjoliver ses clichés qui sont sans la moindre déformation.

Dans son livre Sarinagara, Philippe Forest analyse certaines de ses photographies.

Dans tous les regards qu’a fixés Yamahata, on peut voir le même grand vide calme et inexpressif. Comme si la commotion avait uniformément plongé les êtres dans un état comateux unique, un sommeil silencieux s’étendant sur le monde et absorbant tout dans la seule épaisseur de rêve.

Yosuke Yamahata, "Nagasaki Journey", 10 août 1945
Yosuke Yamahata, « Nagasaki Journey », 10 août 1945

Une mère allaite son enfant : une très jeune femme dans la splendeur de sa toute récente maternité, le torse blanc brillant entre les pans écartés de sa robe, un sein découvert auquel tête la bouche du bébé. Tous deux semblent n’avoir été que légèrement touchés : sur la joue droite de la femme, sur son magnifique visage, s’ouvre simplement la fleur rouge d’une entaille et si l’enfant semble avoir été plus sévèrement blessé au crâne, sa peau ne porte que les traces de brûlures superficielles ; il boit, avec tant d’énergie concentrée, qu’on le dirait obstinément attaché à la vie, protégé comme la mère au cœur même du cataclysme, respirant dans l’œil sinistre du cyclone, épargné, reconstituant avec application les forces nécessaires à une seconde existence recommençant parmi les ruines.

Yosuke Yamahata, "Nagasaki Journey", 10 août 1945
Yosuke Yamahata, « Nagasaki Journey », 10 août 1945

Il y a cette splendide jeune fille souriante que la providence d’un simple abri antiaérien a suffi à sauver. Au moment de la photographie, elle sort tout juste la tête d’une trappe ouverte dans le sol et elle sourit à l’objectif. Quelque chose de proprement irréel illumine son sourire. On dirait qu’elle n’a pas compris encore ce qu’il est vraiment advenu du monde à la surface duquel elle revient et qu’il n’y a plus rien autour d’elle. Dans un instant, elle va lever les yeux, son regard va faire le tour de l’horizon détruit. Il lui faudra quelques secondes encore pour réaliser. Et la grâce scandaleuse de son sourire se sera effacée.

Ou bien elle sait déjà et elle sourit seulement à sa chance, au miracle inexcusable d’être en vie. Et elle a raison, naturellement.

Yosuke Yamahata, "Nagasaki Journey", 10 août 1945
Yosuke Yamahata, « Nagasaki Journey », 10 août 1945

Les photographies les plus énigmatiques sont celles où cohabitent les vivants et les morts. Il y a cette jeune femme qui se tient étrangement sur le bord extrême du cadre et qui regarde vers la droite. On dirait qu’elle attend quelqu’un, qu’elle se tient sur le seuil de sa maison disparue et qu’elle se demande, inquiète, pourquoi ceux qu’elle aime tardent tant à rentrer aujourd’hui, quel peut bien être le contretemps qui les tient éloignés de chez eux. Ils vont être en retard pour l’heure du dîner. Et derrière elle, juste dans son dos, sur le sol, parmi les décombres, un cadavre bien distinct est couché parmi les gravats : crâne grotesque, tête de mort aux mâchoires ouvertes et à laquelle il n’est plus possible déjà de donner un nom.

A la fin de la guerre, les forces américaines ont mis en place une féroce censure qui interdisait toute mention des bombardements nucléaires. La plupart des photographies de Yamahata n’ont pu être publiées qu’en 1952, à la levée de de cette censure. Yamahata écrira alors :

Les hommes oublient, et les jugements critiques s’estompent, avec les années et les changements de mode de vie et les circonstances. Mais la caméra a saisi les dures réalités de l’époque, rapporte les faits tels qu’ils se sont déroulés sept années auparavant sans le moindre enjolivement.

Réalisées immédiatement après le bombardement, ces photographies restent l’un des témoignages les plus complets sur les effets de la bombe atomique.

Le 6 août 1965, vingt ans jour pour jour après l’explosion d’Hiroshima, Yosuke Yamahata fête son quarante-huitième anniversaire et est pris d’un violent malaise. Il découvrira peu après qu’il est atteint d’un cancer en phase terminale, probablement causé par les radiations reçues à Nagasaki. Il meurt le 18 août 1966.


Références :

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