Résumé :

A Londres peu après la première guerre mondiale, nous passons une journée dans la vie de Clarissa Dalloway qui prépare une réception pour son mari. De retour chez elle après avoir acheté des fleurs, elle s’interroge sur le choix qu’elle a fait quelques années plus tôt d’épouser Richard Dalloway au lieu de Peter Walsh. Ce dernier lui rend visite à l’improviste faisant resurgir de nombreux souvenirs.
Tout au long du roman nous ferons la connaissance de plusieurs autres Londoniens dont Septimus, un ex-militaire revenu du front, qui choisi de se défenestrer le jour où les médecins cherchent à le faire interner. Bien qu’elle ne connaît pas cet homme, Clarissa est bouleversée par cette nouvelle qu’elle apprend au cours de la réception.


 

Avis :

Virginia Woolf Mrs DallowaySi je devais résumer encore plus simplement ce roman, je dirais qu’il ne s’y passe rien ! Mais c’est précisément dans ce « rien » que se révèle tout le talent de Virginia Woolf : parvenir à nous montrer tout le caractère et la sensibilité de Mrs Dalloway dans une journée qui, à première vue, paraît tout à fait banale. Dans le film The Hours dont je vous parlerai bientôt, ce livre est résumé en une phrase :

 

A woman’s whole life in a single day. Just one day. And in that day her whole life.

 

Clarissa Dalloway est une femme qui donne l’impression d’être forte et sûre d’elle même. Elle a pris l’habitude de ne pas laisser paraître ses sentiments, au risque de paraître froide. Pourtant, sous cette volonté de vouloir toujours tout maîtriser, quelques pensées égrainées tout au long du roman laissent entrevoir une femme fragile, sensible et blessée.
En se promenant dans Londres, elle songe avec nostalgie aux moments passés avec Peter. Quand ce dernier vient lui rendre visite à l’improviste et lui annonce qu’il va se marier, on sent que la carapace de Clarissa se fissure bien qu’elle s’efforce de n’en rien laisser paraître.
Le soir, elle est profondément affectée lorsqu’elle apprend le suicide de Septimus qu’elle ne connaît pourtant pas. Elle songe qu’elle aussi aurait pu mettre fin à ses jours si Richard n’avait pas été à ses côtés. L’idée de la mort la rassure, elle la conçoit comme une forme d’étreinte, au point de penser :

 

Si je devais mourir à l’instant ce serait à l’instant le bonheur suprême.

 

Mrs Dalloway a pris l’habitude de laisser passer la vie des autres avant la sienne, peut-être est-ce là une façon de chercher à oublier, à refouler le mal-être qu’elle porte en elle.

Ce roman est assez difficile à lire, la journée de Mrs Dalloway est racontée d’un bloc, sans aucun chapître, et on se perd parfois dans l’alternance avec les histoires des autres personnages (Peter, Septimus…). Mais tout au long du livre on trouvera des pépites qui font tout le talent de Virginia Woolf, des pensées qui nous sautent au visage et qui donnent envie de lire la suite, de continuer cette découverte de la femme à la fois mystérieuse et délicate qu’est Mrs Dalloway.

 

Extraits :

 
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[tab]Extrait 1/8

Car lorsqu’on habite Westminster – depuis combien de temps, en somme, plus de vingt ans ? –, même au milieu de la circulation, ou lorsqu’on se réveille la nuit, on ressent, Clarissa en avait l’intime conviction, une certaine qualité de silence, quelque chose de solennel ; comme un indéfinissable suspens (mais c’était peut-être son cœur, dont on disait qu’il avait souffert de la grippe espagnole) juste avant que ne sonne Big Ben. Et voilà ! Cela retentit ! D’abord un avertissement, musical. Puis l’heure, irrévocable. Les cercles de plomb se dissolvaient dans l’air. Que nous sommes bêtes, se dit-elle en traversant Victoria Street. Dieu seul sait la raison pour laquelle nous l’aimons tant, et cette manière que nous avons de la voir, de la construire autour de nous, de la bousculer, de la recréer à chaque instant ; et les mégères informes, les rebuts de l’humanité assis sur le pas des portes (l’alcool ayant causé leur perte) en font autant ; on ne peut pas régler leur sort par de simples décrets ou règlements, précisément pour cette raison : ils aiment la vie. Dans les yeux des gens, dans leur démarche chaloupée, martelée, ou traînante ; dans le tumulte et le vacarme ; les attelages, les automobiles, les omnibus, les camions, les hommes-sandwiches qui se frayent un chemin en tanguant ; les fanfares ; les orgues de barbarie ; dans le triomphe et la petite musique et le drôle de bourdonnement là-haut d’un avion, dans tout cela se trouvait ce qu’elle aimait : la vie ; Londres ; ce moment de juin.

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[tab]Extrait 2/8

Car ils pouvaient bien se trouver séparés, Peter et elle, pendant des centaines d’années ; elle n’écrivait jamais et ses lettres à lui étaient mortelles ; mais cela pouvait lui tomber dessus d’un coup : s’il était avec moi, là, en ce moment, qu’est-ce qu’il dirait ? Tel moment, tel spectacle le faisaient surgir devant elle, sans trace de la vieille amertume ; c’était peut-être cela, la récompense d’avoir aimé les gens.

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[tab]Extrait 3/8

C’est ainsi que par un jour d’été les vagues se rassemblent, basculent et retombent ; se rassemblent et retombent ; et le monde entier semble dire : « Et voilà tout », avec une force sans cesse accrue, jusqu’au moment où le cœur lui-même, lové dans le corps allongé au soleil sur la plage, finit par dire lui aussi : « Et voilà tout. » Ne crains plus, dit le cœur. Ne crains plus, dit le cœur, confiant son fardeau à quelque océan, qui soupire, prenant à son compte tous les chagrins du monde, et qui reprend son élan, rassemble, laisse retomber. Et seul le corps écoute l’abeille qui passe ; la vague qui se brise ; le chien qui aboie, au loin, qui aboie, aboie.

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[tab]Extrait 4/8

Ses émotions étaient purement de surface. Sous cette écorce, elle était très avertie – elle était bien meilleur juge des caractères que Sally, par exemple, et avec tout ça, c’était la féminité même. Avec ce don, ce don extraordinaire propre aux femmes, de se créer son univers à elle partout où elle se trouvait. Elle entrait dans une pièce, elle se tenait comme il l’avait vue faire si souvent, dans l’encadrement de la porte, avec plein de gens autour d’elle. Eh bien c’était Clarissa qu’on gardait en mémoire. Elle n’avait pourtant rien d’extraordinaire ; elle n’était pas belle, elle n’avait rien d’original, elle ne disait jamais de choses particulièrement spirituelles. Mais elle avait de la présence. Juste, elle était là.

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[tab]Extrait 5/8

Bizarrement, c’était l’un des êtres les plus sceptiques qu’il lui ait été donné de connaître, et en fait (c’est une théorie qu’il avait concoctée pour tenter de la comprendre, elle qui était par certains côtés si limpide, et par d’autres tout à fait énigmatique), peut-être qu’elle se disait, Etant donné que nous sommes une race condamnée, que nous sommes enchaînés à un navire qui fait naufrage (quand elle était jeune, ses lectures favorites étaient Thomas Huxley et John Tyndall, qui aimaient tous deux les métaphores marines), et que tout ceci est une mauvaise plaisanterie, faisons au moins ce que nous pouvons ; allégeons les maux de nos coprisonniers (Huxley là encore) ; décorons notre cachot avec des fleurs et des coussins pneumatiques ; conduisons-nous le moins mal possible. Ces bandits, les dieux, ne gagneront pas entièrement la partie – son idée était que les dieux, qui ne perdaient pas une occasion de meurtrir, contrecarrer, gâcher les vies humaines, étaient pris à contre-pied si, malgré tout, vous vous conduisiez avec classe. Cette attitude lui était venue après la mort de Sylvia, cette horrible histoire. Voir votre propre sœur tuée par la chute d’un arbre (tout ça par la faute de Justin Parry, par sa négligence) sous vos yeux, une jeune fille qui avait la vie devant elle, et qui était la plus douée d’entre eux, comme Clarissa l’avait toujours affirmé, il y avait là de quoi vous rendre amer. Par la suite, elle était devenue un peu moins affirmative ; elle en était venue à la conclusion que les dieux n’existaient pas ; on ne pouvait en vouloir à personne ; et elle avait adopté la religion des athées, consistant à faire le bien pour l’amour du bien.

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[tab]Extrait 6/8

Il y avait une chose qui comptait ; une chose qui, dans sa vie à elle, se trouvait camouflée par les vains bavardages, déformée, obscurcie, une chose qui se perdait tous les jours dans la corruption, les mensonges, les vains bavardages. Lui l’avait préservée. La mort était un défi. La mort était un effort pour communiquer. Les gens sentaient l’impossibilité d’atteindre ce centre qui , mystérieusement, leur échappait ; la proximité devenait séparation ; l’extase passait, on était seul. Il y avait dans la mort une étreinte.

Mais ce jeune homme qui s’était tué : avait-il plongé en serrant contre lui son trésor ? « Si je devais mourir à l’instant ce serait à l’instant le bonheur suprême », s’était-elle dit une fois, descendant, vêtue de blanc.

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[tab]Extrait 7/8

Quelquefois, le soir, ou au moment de Noël, quand elle énumérait les choses positives de sa vie, cette amitié venait en tout premier. Au fond, c’est qu’elles étaient jeunes. Au fond, c’est que Clarissa avait le cœur pur. Peter allait la trouver sentimentale. Elle l’était. Car elle en était venue à penser que c’étaient les seules choses qui méritaient d’être dites – les choses qu’on ressentait. Etre brillant n’avait aucun intérêt. On devait dire tout simplement ce qu’on ressentait.

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[tab]Extrait 8/8

Car, admit-elle, elle ne savait rien d’eux, elle n’avait que des hypothèses, c’est toujours le cas, car que peut-on savoir des gens, même lorsqu’on partage leur vie quotidienne ? Ne sommes-nous pas tous prisonniers ? Elle avait lu une très belle pièce sur un homme qui écrivait avec ses ongles sur le mur de sa cellule, et elle avait eu le sentiment que c’était vrai de la vie, on écrivait avec ses ongles sur un mur. Désespérant de toutes les relations humaines (les gens étaient si compliqués), elle allait souvent dans son jardin et trouvait avec ses fleurs une paix que les hommes et les femmes ne lui donnaient pas.

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Note :  (4/5)
 

1925 – 263 pages – ISBN : 978-2-07-038741
Virginia Woolf – Anglaise

Traduction française par Marie-Claire Pasquier
Editions Folio Classique

 

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Jeune trentenaire et vieux blogueur. Fondateur de Culturez-vous et organisateur de l’association "Un Soir, un Musée, un Verre". Flâneur professionnel et éternel curieux.

2 COMMENTAIRES

  1. Cet extrait nous livre en quelques phrases tout le côté fugace de la pensée, du regard qui sculpte en cascade les sensations comme autant d’images qui restent imprimées au fond de l’oeil pendant quelques secondes…
    L’instant de la « réception » vers soi surgit comme un tableau abstrait qui délivrerait néanmoins ses codes secrets comme autant de paroles indicibles…L’euphorie de l’instant captif comme une bulle artistique

  2. Je ne suis pas du tout d’accord dans le fait qu’il ne se passe rien… Woolf nous en donne l’impression grâce à sa technique du stream of consciousness et nous avons devant nous le déroulement d’une journée mais les réflexions d’un homme (Peter) sur l’horreur de la guerre, ses tentatives manquées de séduction de Clarisa, le suicide de Septimus ainsi que l’organisation d’une soirée, ce n’est pas exactement ce que je caractériserais de « rien » !!! En revanche ce qui est sûr, c’est que Woolf met particulièrement bien en scène la dépression et les réactions des anglais face à ce traumatisme qu’est la guerre… qui a crée pour plus d’un : névroses, anxiété, pulsions suicidaires… Je me rappelle m’être sentie très lasse à la fin du roman, que j’ai mis longtemps à lire malgré sa brièveté, il a eu un certain impact.
    Aussi, Virginia Woolf est une auteure particulièrement dure à traduire et bien souvent la version française ne rend pas justice à la finesse de son écriture et l’appauvrit, donc je recommande chaudement la lecture dans la langue de Shakespeare.

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