Voici une citation qui arrive dans les dernières pages du Château de ma mère (1958), célèbre livre de Marcel Pagnol dans lequel l’écrivain d’Aubagne à l’accent chantant vient confier ses souvenirs d’enfance : « Telle est la vie des hommes. Quelques joies, très vite effacées par d’inoubliables chagrins. Il n’est pas nécessaire de le dire aux enfants. »

Il y a dans ces quelques lignes à la fois toute la tragédie et toute la douceur du monde. La vérité, la seule, que la vie nous apprend et qui résonne d’un écho particulier en ces jours tragiques tandis que d’inoubliables chagrins viennent peser lourdement dans nos cœurs. Cette vérité, la même, qu’énonce Philippe Forest en ces mots :

Il n’y a rien d’autre à apprendre de la vie, la seule leçon qu’elle vous donne est celle qui dit que vous sera ôté tout ce que vous avez aimé.

Et pourtant… Pourtant, Pagnol vient la compléter par une note légère : “Il n’est pas nécessaire de le dire aux enfants”. J’aime, j’adore cette citation pour ces quelques mots qui viennent adoucir tout le malheur du monde, pour cette idée un peu utopique mais si précieuse qu’il faut chercher à préserver les enfants à travers un doux je-m’en-foutisme, quand bien même il ne serait que de façade. Car oui, bien sûr, on sait que les drames font partie de la vie, bien sûr le bonheur juvénile laissera sa place au curieux labeur d’une joie qui ne sera que conquise mais les enfants n’ont pas à le savoir. Il nous incombe au contraire de leur permettre de profiter le plus possible des petits bonheurs du quotidien et de préserver ce secret que – dans un tout autre registre – soufflent Baloo et Mowgli aux oreilles des petits en chantant “il en faut peut pour être heureux, il faut se satisfaire du nécessaire”.

Tout est déjà dit, mieux encore : chanté, c’est-à-dire : compris… Adieu à tous les arrière-mondes, adieu à la mélancolie de penser qu’il y aurait un envers des sensations ou quoi que ce soit qui manquerait à l’évidence amusante de vivre…

Philippe Forest, Toute la nuit

Il faut croire qu’en grandissant nous avons tendance à oublier trop facilement ce secret. Pourtant, le bonheur n’est peut-être pas incompatible avec les inoubliables chagrins puisque c’est ce même Pagnol qui confiait dans une interview :

Je suis né heureux, il faut s’accommoder de ce qu’on a et l’embellir.

A défaut de pouvoir changer le passé, embellissons le présent et gardons-nous de penser que les chagrins sont inoubliables. Et quand bien même ils le seraient, rappelons-nous qu’il n’est pas nécessaire de le dire, pas même aux grand enfants.

Tâchons de nous laisser aller à l’évidence amusante de vivre, coûte que coûte, et davantage encore en cette période.

Marcel Pagnol Le château de ma mère
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