On ne passe pas impunément d’une société de l’hyperactivité et du bruit partout à celle si soudaine  du calme et de l’isolement.

Face à cette crise sanitaire de Covid-19, le secteur des arts est plongé dans un univers totalement inconnu. Avant que le confinement ne soit annoncé par le président Macron le 11 mars, je me préparais pour ma prochaine séquence de concerts, d’événements publics et de réunions. Après quelques semaines de confinement, je me retrouve aujourd’hui, comme beaucoup de mes collègues musiciens, avec un calendrier de concerts en péril, des dates non confirmées, annulées ou, dans le meilleur des cas, reportées.

Min-Jung Kym
Min-Jung Kym @Arno

L’un des aspects les plus étranges du déconfinement a été pour moi de découvrir à quel point le jeu pianistique est fondamentalement différent lorsque vous ne pouvez pas jouer face à un public. Depuis presque vingt ans, pratiquement toutes les heures que j’ai passées au clavier ont été destinées à préparer ou à donner une prestation musicale. Je sais que l’évolution d’une œuvre entre la salle de répétition et celle de concert est un processus intimement organique. J’ai aussi vécu l’incroyable transformation qui s’opère dans une interprétation après sa première représentation. Pourtant, je n’ai pas été dans une situation où je devais pratiquer sans perspective concrète de concerts. C’est pour cette raison même que lorsque le déconfinement a été annoncé, instinctivement et spontanément, j’ai proposé un concert solidaire pour mes voisins. Malgré la notion surréaliste d’avoir « le public » non seulement à plusieurs mètres et sans communication visuelle directe, ce fut un moment émouvant tout comme le moyen d’exprimer à travers des notes la compréhension mutuelle et humaniste qu’aucun de nous n’a été épargné par cette situation. Un deuxième concert a suivi et viendra probablement un troisième pour marquer la fin du déconfinement si les prescriptions d’ordre public le permettent.

Le spectacle vivant et les concerts publics seront très probablement parmi les derniers événements à être rétablis lorsque nous sortirons de cette pandémie. Ce faisant, nous n’avons aucune idée de la date où ce sera à nouveau possible ni du format autorisé. Au surplus, comme pour toutes les familles, ma routine professionnelle quotidienne a été singulièrement mise au défi avec deux jeunes enfants confinés à la maison. A la lumière de tous ces changements, on en vient à douter et une introspection profonde s’ensuit pour aborder l’avenir. Comment utiliser un temps quotidien très limité pour apprendre un nouveau répertoire que j’apprécie vraiment ? Quel reliquat de temps à consacrer à l’entraînement et à la pratique ? Qu’en est-il du concerto que je dois jouer plus tard dans l’année ? Devrais-je continuer dans l’espoir que la date soit maintenue ou serait-il plus avisé de plonger dans le répertoire de mon prochain enregistrement ? Que diriez-vous de répéter avec des collègues musiciens d’un orchestre de chambre ? Et pourquoi ne pas juste jouer pour le plaisir ? Pour répondre au mieux à ce questionnement, il m’a fallu sans doute faire un peu tout cela en même temps.

Autre belle surprise : un besoin de communication. On ne se refait pas quand la nature même de son travail est justement d’être d’interprète. Je me suis alors tournée vers les réseaux sociaux pour transmettre et partager la part intrinsèque de moi qu’est la musique. La musique nourrit l’âme, dit-on. Insuffler quelques minutes d’évasion dans cette routine d’enfermement en transmettant une mini-séquence de mots pour expliquer mes affinités musicales, les nouvelles interprétations et partager quelques beaux extraits. Cela me rend heureuse. Je fais par là-même savoir à mon public que je suis toujours présente, que je pense à lui et que projette la musique même sous une forme différente que mes concerts ‘live’.

En revanche, j’ai choisi de ne pas diffuser en ligne en dépit de l’irrépressible engouement que cette période a manifestement connu. La récente vague de spectacles en ligne est certes une jolie expression de partage, mais dans ce domaine la parcimonie a aussi ses mérites. Car, au-delà de la lassitude du nombre et de la répétition, que se passe-t-il vraiment ensuite ? On peut comprendre le modèle économique pérenne des vidéos à la demande ou des plateformes de streaming, mais quel est sincèrement celui de mettre comme un nouveau parangon universel la gratuité de toute la musique classique ? Le « New Normal » musical serait-il d’avoir des musiciens gratuits à la demande ? Les musiciens en sortent-ils vraiment plus respectés pour leur travail ? Ne nous laissons pas fourvoyer par les faux semblants d’un Zeitgeist mal interprété. Rien ne remplace un concert ‘live’ et rien ne remplace l’énergie ou la spontanéité d’un public bien présent. Avoir un piano de concert merveilleusement réactif dans une salle à l’impeccable acoustique ne fait qu’irrésistiblement ajouter à l’égrégore d’un plaisir partagé. Souhaitons qu’il ne faille pas trop de temps avant que les vrais concerts puissent enfin reprendre !


Min-Jung Kym est une pianiste franco-britannique qui a collaboré avec de nombreux orchestres
internationaux et a été au début des années 2000 la « pianiste de choix » du violoniste Ruggiero Ricci avec qui elle a étroitement collaboré. Son dernier disque a été consacré au Concerto pour piano de Beethoven n° 4 avec le Philharmonia Orchestra de Londres. www.minjungkym.com

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