La famille a toujours été au centre du théâtre de Mouawad, que cela soit au sein des pièces qu’il a écrites ou bien dans les pièces qu’il monte (récemment, on pense aux tragédies de Sophocle). Des enfants qui viennent découvrir l’histoire qu’ils portent en eux et qui les rongent, des parents qui cherchent à consoler l’enfant qui demeure en eux, des frères, des sœurs, qui se battent pour retrouver qui ils sont…

Wajdi Mouwad initie aujourd’hui un nouveau cycle de pièce, centré sur ce noyau sensible qu’est la famille : le Cycle Domestique. Sœurs est le deuxième volet de ce cycle ouvert par Seuls et sera suivi de FrèresPère et Mère.

Sœurs est donc en son projet même une pièce différente des dernières pièces écrites par Mouawad. Elle explore le domestique, le familier, le quotidien. Alors que le Sang des promesses apparaissait comme une succession d’explosions, une poésie de l’intense, Sœurs s’inscrit dans un rythme beaucoup plus lent.

La pièce raconte l’histoire de Geneviève Bergeron, une avocate brillante qui se rend à Ottawa pour une conférence. A cause d’une tempête de neige, elle ne peut rentrer chez elle et prend donc une chambre à l’hôtel. Dans cette chambre luxueuse, interactive (même le frigo vous parle !), absurde, Geneviève va se sentir basculer. Elle fera la rencontre d’une autre femme, Leila. Les deux femmes forment le cœur de la pièce, pièce que Mouawad a qualifié de « deux solos de solitude ». Elles sont les Sœurs.

Au centre de la création de la pièce, il y a Nayla, la sœur de l’auteur. Le matériau premier de l’œuvre fut sa vie ainsi que sa rencontre avec la comédienne qui interprète Sœurs, Annick Bergeron : « J’ai demandé à Annick de filmer, d’interviewer, d’écrire sur Nayla. La création aura, comme point de départ, cette matière qui m’aura permis d’éviter d’être trop collé au sujet.  (…) Suite à cette période de rencontre entre Nayla et Annick, l’ensemble de l’équipe de création a travaillé avec Annick, autour de tout ce qu’elle avait recueilli. L’importance du personnage d’Annick nous est alors apparu évident au cœur du spectacle. Sœur est donc devenu Sœurs».

Ainsi, Sœurs est un « duo de solitude » né d’une vie et d’une rencontre entre deux vies, deux sœurs, qui, sur scène est incarné par une seule actrice.

La pièce ainsi est une lente exploration du quotidien à la fois bousculé et vide de Geneviève Bergeron, une lente découverte qui devient plus à plus le récit d’un basculement, du récit de la main qui vient déchirer un voile, d’une révélation. C’est au sein de ce quotidien, dans cette chambre immense que les rêves, l’inconscient, les ressentiments, la colère d’une femme, d’une sœur puis de deux sœurs viennent éclore, racontant alors, d’une nouvelle voix, le visage de la famille.

 
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Conclusion – Mon avis :

 

Sœurs une pièce du cycle Domestique qui explore le thème de la famille d’une manière nouvelle, dans un rythme qui épouse le quotidien et où même les explosions se font plus sourdes. En ce sens, se dégage une nouvelle esthétique de l’auteur. C’est une pièce riche, qui fourmille de recherches et de trouvailles, notamment sur le plan scénographique et qui inclue un travail précieux sur la vidéo. Toutefois, dans son déroulement, la pièce m’a semblée parfois inégale et les passages de pure poésie, d’humour bien mené peuvent côtoyer des moments qui m’ont parus caricaturaux voire lourds.

J’en garde quand même un bon souvenir, et j’en suis ressortie émue. La poésie de l’écriture de Mouawad, certaines trouvailles et la dernière partie de la pièce m’ont emportée et m’ont fait oublier certains moments de doute et de détachement.

 

Au volant de sa Ford Taurus, écoutant Je ne suis qu’une chanson de Ginette Reno, Geneviève Bergeron pleure ; peut-être parce que les mots, si puissamment portés par la voix de la grande diva québécoise la renvoient à ce qu’elle ressent, là, sous la tempête de la décennie. Roulant à 25 km/h sur le trajet Montréal-Ottawa, elle voit défiler ses manques. Elle, l’avocate brillante qui a voué sa carrière à la résolution des grands conflits, est incapable de nommer le moindre de ses désirs. Sa jeunesse est passée. Elle le comprend là. Mais Geneviève ne sait pas encore combien sa coupe est pleine… Elle n’a aucun moyen de deviner que la goutte dérisoire qui renversera son vase l’attend, patiemment, dans la chambre 2121 du palace d’Ottawa.

 

Wadji Mouwad à propos de Sœurs

 

Distribution :

 

Texte et mise en scène Wajdi Mouawad
Avec Annick Bergeron

Inspiré par Annick Bergeron et Nayla Mouawad
Dramaturgie Charlotte Farcet
Assistance à la mise en scène et suivi artistique en tournée Alain Roy
Scénographie et dessins Emmanuel Clolus
Lumières Éric Champoux assisté de Éric Le Brec’h
Conception et réalisation vidéo Dominique Daviet et Wajdi Mouawad
Conception et régie costumes Emmanuelle Thomas
Direction musicale Christelle Franca
Composition David Drury
Réalisation sonore Michel Maurer
Maquillages Angelo Barsetti

 

Informations pratiques :

 

La pièce est jouée jusqu’au 18 avril au Théâtre Chaillot
Pour plus d’information, consultez le site du théâtre : http://theatre-chaillot.fr/theatre/wajdi-mouawad/soeurs
Elle sera également au Théâtre national de Toulouse du 28 au 30 avril 2015
Pour suivre l’actualité de Wajdi Mouwad : http://www.wajdimouawad.fr/

 

Passionnée par la littérature, la philosophie, l’histoire, l’animation japonaise et mille autres choses encore. Je cherche la poésie lovée au creux des choses. Car oui, « La poésie, c’est le plus joli surnom que l’on donne à la vie » (Prévert).

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