Chaque vendredi, François Morel vient embellir votre matinée avec une chronique de quelques minutes, peu avant 9h, dans le 7/9 de Patrick Cohen. Ses billets sont toujours excellents mais celui du 25 mai 2012 où il fait un procès au bonheur est particulièrement touchant. Prenez 3 minutes pour l’écouter, ce ne sera pas du temps perdu !


 

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L’audience est ouverte, veuillez vous asseoir. La Cour vous écoute.

– Ne me parlez pas du bonheur, c’est un salaud, un vrai salaud, un dissimulateur, un sal type qui se cache, un sal mec qui ne joue pas franco. C’est un genre de cambrioleur, un pickpocket, un détrousseur. Quand il est là dans la maison entre les quatre murs, il est invisible, il se cache, il se camouffle, on ne sait pas qu’il est là. Salaud de bonheur ! Il entre par effraction, il est malin, il est maquillé et il ne dit pas son nom mais c’est quand il part que l’on s’aperçoit de son absence. C’était donc ça le bonheur : la vie avec des projets, des sourires, des diners aux chandelles, la vie avec des voyages, des amis du Médoc, des petits farcis, des déjeuners au soleil, de l’insouciance et des roses trémières. C’est donc ça le bonheur : la vie avec un chien qui gambade, un enfant qui réussit pour la première fois à faire du vélo sans stabilisateurs, une femme à la peau douce, un chasse-spleen empoussiéré, oublié puis retrouvé dans la cave. C’était donc ça le bonheur, on ne l’a pas vu venir, on l’a juste entendu s’en aller… Ne me parlez pas du bonheur, c’est une ordure, une belle ordure qui ne se conjugue qu’au passé, un salopard, un beau fumier.

L’accusation était violente, le ton était grave. L’homme qui s’exprimait avait les larmes aux yeux, des sanglots dans la gorge. Le bonheur était impassible, il écoutait son procès sans réagir, comme sonné, à terre, humilié. Une fois de plus il était ailleurs.

– Qu’avez-vous à répondre ?, interrogea le juge.

Le bonheur resta muet, comme absent, comme si son procès ne le concernait pas.

– Je vous ai posé une question, s’énerva le juge, Je vous ai demandé ce que vous aviez à répondre.

L’avocat de la défense se leva, il avait l’air un peu narquois. Il tenait dans les mains une boite à chaussures.

– Si Monsieur le juge le permet, j’aimerais présenter à la Cour, à Mesdames et Messieurs les jurés, certains documents particulièrement saisissants.

De la boite à chaussure il sorti des photos : Sylvie, les cheveux défaits sur la plage de La Baule, Corentin en train de jouer de la trompette, Jean-Jacques et Patrick au somment du Ventoux, Papy jouant au Scrabble avec Charlotte, Charlotte et Corentin faisant un pestacle sous les châtaigniers… le bonheur était là, sur chacune des photos, éclatant, évident, lumineux. De mains en mains les photos passaient, on voyait des sourires émus sur le visage du greffier, sur celui de l’avoué, du procureur. Chacun en découvrant les photos de la boite à chaussures voyait bien que le bonheur sautait aux yeux. Il n’était pas le salaud infâme dont on tentait de faire le procès. Même l’accusateur fut bien obligé d’en convenir, sous les injures et les quolibets il quitta la salle d’audience. Le bonheur, lui, sous les bravi et les acclamations, fit un signe de la main. On tenta de l’interroger, de lui faire dire quelques mots mais personne ne put réussir à le retenir, il était déjà loin…

 

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