Présenter l’irreprésentable. Le titre de cette exposition ferait frémir tous les bacheliers de France ! C’est pourtant celui qui a été choisi pour l’exposition annuelle d’art contemporain organisée par le Musée des beaux-arts de Nantes au Hangar à Bananes cette année. On y retrouve la patte d’Alain Fleischer, Jean-Jacques Lebel et Danielle Schirman, trois artistes proches de longue date.

Est-on capable de tout percevoir ? Accepte-on de tout regarder ? L’artiste a-t-il le droit de tout montrer ? A chacun revient de décider ce qu’englobe « l’irreprésentable » et où se trouve la limite, dans la main de l’artiste ou dans l’œil du spectateur. Sans surprise, Eros et Thanatos font leur apparition – de façon plus ou moins subtile. S’en suit parfois un rapport de force entre l’œuvre et le visiteur : jusqu’où irez-vous sans détourner le regard ? Aux évocations symboliques des sévices commis pendant la guerre d’Algérie répondent les photos crues des tortures de la prison d’Abou Ghraib, toutes disponibles sur le net.

 

Jean-Jacques Lebel
A gauche : Jean-Jacques Lebel, Enrico Baj, Roberto Crippa, Gianni Dova, Antonio Recalcati, Grand tableau antifasciste collectif, 1960, dépôt au Musée des Beaux-Arts de Nantes
A droite : Jean-Jacques Lebel, Le Labyrinthe : scènes de l’occupation américaine à Bagdad, 2013, coll. MAMCO, Genève

 

Les œuvres d’Alain Fleischer se distinguent par une sensibilité particulière. Elles ont « l’inflexion des voix chères qui se sont tues ». Elles jouent avec le surgissement, la disparition, la trace et la mémoire – ce qu’il reste quand tout a disparu et ce qui apparait de rien.

Du froissement d’un drap blanc naît l’ombre d’un visage changeant, mais « toujours masculin » nous confie l’artiste, bien qu’il s’essaye à l’exercice depuis 10 ans. « Peut-être parce que les mains qui manipulent ces draps sont masculines ? », lui répond du tac-au-tac une auditrice, amusée. Dans son appartement de Rome, la lumière du jour ne révèle ce profil que les matins d’août à 8h. Ce théâtre d’ombres chinoises nimbées de la douceur d’un été romain captive l’auditoire.

 

Alain Fleischer, les hommes dans les draps
Légende : Alain Fleischer, Les hommes dans les draps, 1998

 

Ces visages éphémères font le lien avec l’installation de Fleischer, Le Regard des morts. Des photographies – visages immortalisés ? – des soldats tombés au front, l’artiste n’a conservé ni l’identité, ni l’âge, ni la nationalité, mais les yeux. Ces portraits de regards, révélés mais non fixés sur le papier photo, sont destinés à disparaitre sous l’effet de la lumière naturelle qui les noircirait irrémédiablement, ou du bain chimique dans lequel ils baignent et qui en décolle peu à peu les sels d’argent.

 

Alain Fleischer, le regard des morts
A gauche : Alain Fleischer, Le Regard des morts, 1998, installation
A droite : Oscar Muñoz, Narcisos (en proceso), 1995-2011, courtoisie de l’artiste (musée du Jeu de Paume)

 

Ce procédé de disparition préméditée n’est pas sans rappeler « l’impression sur eau » mise au point par Oscar Muñoz. L’image censée fixer les traits d’une figure à un instant donné est, elle aussi, vouée à disparaitre. La lente évaporation et les contours qui se dissolvent font écho aux souvenirs perdus et à la mémoire, toujours trop courte. Il se dégage de cette réflexion proche des vanités une indicible mélancolie.

Et vous, que jugez-vous « irreprésentable » ? Allez, le découvrir à Nantes, jusqu’au 22 février 2015.

 

Informations pratiques :

 

Musée des Beaux Arts de Nantes
HAB Galerie, quai des antilles

Jusqu’au 22 février 2015
Exposition ouverte de 13h à 18h du mercredi au vendredi et jusqu’à 19h le weekend.

 

Passionnée par l'histoire de l'art et l'économie de la culture, en résulte un faible pour les artistes maudits et les artistes rentables. J'aime les musées comme autant de résidences secondaires dont je me propose de vous faire découvrir ici quelques pièces. Pour le reste, je moissonne le champ des possibles.

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