Résumé :

Cinq hommes fêtent l’insignifiance : Alain s’interroge sur la capacité érotique du nombril et aimerait dialoguer avec sa mère qui l’a abnadonné ; Ramon tente de voir l’exposition Chagall et se décourage devant la foule ; Charles est un passionné des anecdotes staliniennes ; D’Ardelo fait croire qu’il a un cancer ; quant à Caliban, à défaut de pouvoir être acteur, il utilise un travail de serveur pour se faire passer pour un pakistanais.


 

Avis :

 

kundera-fete-insignifiance-couvertureDans ma – petite – vie de lecteur, il y a eu un avant et un après Kundera : comme une révélation qui fait que la plupart des autres livres paraissent fades. Kundera a ce talent rare d’explorer en détail la personnalité de ses personnages, teintant ses roman d’analyses sociopsychologiques qui en feraient presque des essais. C’est bien là tout l’intérêt de ses romans : on ne les lit pas simplement pour se divertir, on les lit aussi parce que ce grand écrivain va nous apporter des réflexions passionnantes.

Après s’être penché sur le sentiment amoureux (L’insoutenable légèreté de l’être), sur le temps de la réflexion (La lenteur) ou encore sur l’absurdité du monde (La plaisanterie) – mais toujours avec légèreté –, Kundera nous invite à fêter l’insignifiance.

 

Respirez cette insignifiance qui nous entoure, elle est la clé de la sagesse, elle est la clé de la bonne humeur.

 

Certains voudraient voir dans ce livre un résumé de tous les autres, un épilogue. Je me refuse à cette analyse car, malgré l’âge avancé de l’écrivain, je veux croire que d’autres belles lectures sont à venir !
Je dois pourtant reconnaître que l’on retrouve ici tout ce qui fait le charme de Kundera : l’évocation de choses graves en usant du comique et de la dérision ; une analyse de la psychologie des personnages ou encore un lien avec l’Histoire par l’évocation de petites anecdotes… Encore une fois ça marche ! Et si le thème incite à la légèreté, le roman n’est pas dénué de sens pour autant. Kundera arrive à développer toute une réflexion et amène le lecteur à approfondir son propre questionnement intérieur.

On est happé par le livre, malheureusement bien trop court, on en voudrait encore et encore. Si vous n’avez pas eu le loisir de le lire pour le moment, j’envie ce moment de lecture qui vous attend. Quant aux autres qui, comme moi, ont déjà tourné la dernière page, il nous reste le désir encore plus vif de nous replonger dans ses précédents livres.

 

Extraits :

 
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[tab]Extrait 1/5

C’était le mois de juin, le soleil du matin sortait des nuages et Alain passait lentement par une rue parisienne. Il observait les jeunes filles qui, toutes, montraient leur nombril dénudé entre le pantalon ceinturé très bas et le tee-shirt coupé très court. Il était captivé ; captivé et même troublé : comme si leur pouvoir de séduction ne se concentrait plus dans leurs cuisses, ni dans leurs fesses, ni dans leurs seins, mais dans ce petit trou rond situé au milieu du corps.

Cela l’incita à réfléchir : Si un homme (ou une époque) voit le centre de la séduction féminine dans les cuisses, comment décrire et définir la particularité de cette orientation érotique ? Il improvisa une réponse : la longueur des cuisses est l’image métaphorique du chemin, long et fascinant (c’est pourquoi il faut que les cuisses soient longues), qui mène vers l’accomplissement érotique ; en effet, se dit Alain, même au milieu du coït, la longueur des cuisses prête à la femme la magie romantique de l’inaccessible.

Si un homme (ou une époque) voit le centre de la séduction féminine dans les fesses, comment décrire et définir la particularité de cette orientation érotique ? Il improvisa une réponse : brutalité ; gaieté ; le chemin le plus court vers le but ; but d’autant plus excitant qu’il est double.

Si un homme (ou une époque) voit le centre de la séduction féminine dans les seins, comment décrire et définir la particularité de cette orientation érotique ? Il improvisa une réponse : sanctification de la femme ; la Vierge Marie allaitant Jésus, le sexe masculin agenouillé devant la noble mission du sexe féminin.

Mais comment définir l’érotisme d’un homme (ou d’une époque) qui voit la séduction féminine concentrée au milieu du corps, dans le nombril ?

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[tab]Extrait 2/5

– Si je compte bien, intervint Charles, ta Madeleine est née quelque quarante ans après la mort de Staline. Moi, avant de naître, j’ai dû attendre dix-sept années après sa mort. Et toi, Ramon, quand Staline est mort – il fit une pause pour calculer puis, un peu embarrassé – : Mon Dieu, tu étais déjà au monde !

– J’ai honte, mais c’est vrai.

– Si je ne me trompe pas, continua Charles en s’adressant toujours à Ramon, ton grand-père a signé avec d’autres intellectuels une pétition pour soutenir Staline, le grand héros du progrès.

– Oui, admit Ramon.

– Ton père, j’imagine, était déjà un peu sceptique à son égard, ta génération encore plus, et pour la mienne il était devenu le criminel des criminels.

– Oui, c’est comme ça, dit Ramon. Les gens se rencontrent dans la vie, bavardent, discutent, se querellent, sans se rendre compte qu’ils s’adressent les uns aux autres de lui, chacun depuis un observatoire dressé en un lieu différent du temps. »

Après une pause, Charles dit : « Le temps court. Grâce à lui, nous sommes d’abord vivants, ce qui veut dire : accusés et jugés. Puis, nous mourons, et nous restons encore quelques années avec ceux qui nous ont connus, mais très tôt un autre changement se produit : les morts deviennent des vieux morts, personne ne se souvient plus d’eux et ils disparaissent dans le néant ; seuls quelques-uns, très très rares, laissent leurs noms dans les mémoires mais, privés de tout témoin authentique, de tout souvenir réel, ils se transforment en marionnettes…

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[tab]Extrait 3/5

– Se sentir ou ne pas se sentir coupable. Je pense que tout est là. La vie est une lutte de tous contre tous. C’est connu. Mais comment cette lutte se déroule-t-elle dans une société plus ou moins civilisée ? Les gens ne peuvent pas se ruer les uns sur les autres dès qu’ils s’aperçoivent. Au lieu de cela, ils essaient de jeter sur autrui l’opprobre de la culpabilité. Gagnera qui réussira à rendre l’autre coupable. Perdra qui avouera sa faute. Tu vas dans la rue, plongé dans tes pensées. Venant vers toi, une fille, comme si elle était seule au monde, sans regarder ni à gauche ni à droite, marche droit devant elle. Vous vous bousculez. Et voilà le moment de vérité. Qui va engueuler l’autre, et qui va s’excuser ? C’est une situation modèle : en réalité, chacun des deux est à la fois le bousculé et le bousculant. Et pourtant, il y en a qui se considèrent, immédiatement, spontanément, comme bousculants, donc comme coupables. Et il y en a d’autres qui se voient toujours, immédiatement, spontanément, comme bousculés, donc dans leur droit, prêts à accuser l’autre et à le faire punir. Toi, dans cette situation, tu t’excuserais ou tu accuserais ?

– Moi, certainement, je m’excuserais.

– Ah, mon pauvre, tu appartiens donc toi aussi à l’armée des excusards. Tu penses pouvoir amadouer l’autre par tes excuses.

– Certainement.

– Et tu te trompes. Qui s’excuse se déclare coupable. Et si tu te déclares coupable, tu encourages l’autre à continuer de t’injurier, à te dénoncer, publiquement, jusqu’à ta mort. Ce sont les conséquences fatales de la première excuse.

– C’est vrai. Il ne faut pas s’excuser. Et pourtant, je préférerais un monde où les gens s’excuseraient tous, sans exception, inutilement, exagérément, pour rien, où ils s’encombreraient d’excuses…

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[tab]Extrait 4/5

Et Ramon continua : « Ah, la bonne humeur ! Tu n’as jamais lu Hegel ? Bien sûr que non. Tu ne sais même pas qui c’est. Mais notre maître qui nous a inventés m’a forcé jadis à l’étudier. Dans sa réflexion sur le comique, Hegel dit que le vrai humour est indispensable sans l’infinie bonne humeur, écoute bien, c’est ce qu’il dit en toutes lettres : « infinie bonne humeur » ; « unendliche Wohlgemutheit ». Pas la raillerie, pas la satire, pas le sarcasme. C’est seulement depuis les hauteurs de l’infinie bonne humeur que tu peux observer au-dessous de toi l’éternelle bêtise des hommes et en rire. »

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[tab]Extrait 5/5

L’insignifiance, mon ami, c’est l’essence de l’existence. Elle est avec nous partout et toujours. Elle est présente même là où personne ne veut la voir : dans les horreurs, dans les luttes sanglantes, dans les pires malheurs. Cela exige souvent du courage pour la reconnaître dans des conditions aussi dramatiques et pour l’appeler par son nom. Mais il ne s’agit pas seulement de la reconnaître, il faut l’aimer, l’insignifiance, il faut apprendre à l’aimer. Ici, dans ce parc, devant nous, regardez, mon ami, elle est présente avec toute son évidence, avec toute son innocence, avec toute sa beauté. Oui, sa beauté. Comme vous l’avez dit vous-même : l’animation parfaite… et complètement inutile, les enfants qui rient… sans savoir pourquoi, n’est-ce pas beau ? Respirez, D’Ardelo, mon ami, respirez cette insignifiance qui nous entoure, elle est la clé de la sagesse, elle est la clé de la bonne humeur… »

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Note : 
 

2014 – 142 pages – ISBN : 978-2-07-014564-5
Milan Kundera – Français originaire de Tchécoslovaquie

Editions Gallimard

 

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Jeune trentenaire et vieux blogueur. Fondateur de Culturez-vous et organisateur de l’association "Un Soir, un Musée, un Verre". Flâneur professionnel et éternel curieux.

6 COMMENTAIRES

  1. Le roman est trop court, dites-vous ? Profitez-en pour le relire, le savourer dans la lenteur, remarquer des détails qui vous avaient échappé à la première lecture, vous arrêter à une pensée, la faire vôtre… Lire une fois n’est pas lire… On n’hésite pas à réécouter la musique, ni à regarder plusieurs fois un tableau…

  2. « Dans ma – petite – vie de lecteur, il y a eu un avant et un après Kundera « … J’entends/lis trop rarement cette phrase… Ce n’est pas le meilleur Kundera – loin de là – mais la fête de l’insignifiance mérite largement d’être lu (et relu)!

    • Cher Rémy, je suis d’accord ce n’est pas son meilleur mais il reste un excellent livre.
      Quant à l’avant / après Kundera, c’est un fait, il a changé ma vie de lecteur et il m’importe peu que d’autres disent / écrivent la même chose 🙂

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