Cela ne vous a sûrement pas échappé : ces jours-ci, la Lune est proche de nous et nous apparaît donc plus grosse. Une proximité toute relative puisqu’elle se trouve « seulement » à 356.509 km de nous au lieu de la moyenne habituelle de 384.400 km.

Peut-être est-ce lors d’un phénomène similaire, à l’occasion de l’une de ces « super-lunes » que l’écrivain Mark Twain (1835-1910) – principalement connu pour Les aventures de Tom Sawyer – a écrit le passage qui suit, extrait du Journal d’Eve, un journal intime humoristique.
Il y décrit les tourments d’Ève, grande rêveuse qui n’attend qu’une chose : pouvoir décrocher la Lune… au sens propre !

C’est léger, drôle et mignon. En un mot : charmant. Après tout, comment lui jeter la pierre, qui n’a jamais rêvé de capturer la Lune ?

 

La lune, la nuit dernière, était mal attachée. Elle a glissé, et elle est tombée en dehors du plan. C’est une perte sérieuse. J’ai le cœur brisé rien que d’y penser. Il n’y a rien parmi les autres motifs d’ornementation et de décoration qui soit comparable à la lune pour la beauté, et le fini. On aurait dû l’attacher plus solidement. Si seulement on peut la rattraper, il faut espérer qu’à l’avenir…
Mais voilà. Où est-elle allée ? Si c’est quelqu’un qui l’a prise, sûrement il ne la rendra jamais. Je dis cela parce que j’en ferais autant à sa place. Pour d’autres choses, je présume que je pourrais être honnête, mais je me rends bien compte déjà que le fond de mon âme et de ma nature, c’est l’amour de la beauté, une passion frénétique pour tout ce qui est beau. Il ne serait pas prudent de me confier une lune qui appartiendrait à une autre personne, si cette personne ignorait que c’est moi qui l’ai. Une lune que je trouverais en plein jour, peut-être que je la rendrais. J’aurais peur que quelqu’un me voie. Mais si j’en trouvais une la nuit, je suis sûre que je m’arrangerais pour que personne n’en sache rien. J’adore les lunes. Il n’y a rien de plus romantique. Je voudrais que nous en ayons cinq ou six. Je n’irais jamais me coucher. Je ne serais jamais fatiguée de rester assise sur la mousse, à les regarder.
Les étoiles, aussi, sont très bien. Je voudrais en avoir quelques-unes pour mettre dans mes cheveux. Mais je crains bien de ne pouvoir jamais en attraper. Vous seriez étonné de voir comme elles sont loin, sans en avoir l’air.
Quand elles ont commencé à briller, la nuit dernière, j’ai essayé d’en faire tomber avec un bâton, mais je n’ai pu les atteindre, ce qui m’a bien étonnée. Alors, j’ai lancé des mottes de terre, jusqu’à ce que je fusse fatiguée. Mais sans résultat. Je suis un peu gauche et ne lance pas très bien. Pourtant, deux ou trois fois je suis passée très près.
Et je suis sûre que j’en aurais attrapé quelqu’une, si j’avais continué. Mais j’étais vraiment à bout de forces. J’ai un peu pleuré, ce qui est naturel, je pense, à mon âge, et après m’être reposée, j’ai pris un panier et je suis allée vers l’horizon, à l’endroit où les étoiles touchent la terre, pour en cueillir quelques-unes. C’était bien mieux, car j’étais sûre de pouvoir les prendre délicatement, sans risquer de les casser comme en lançant des mottes de terre.
Mais c’était plus loin que je n’avais cru et je dus y renoncer.

 Mark Twain, Le journal d’Ève

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Jeune trentenaire et vieux blogueur. Fondateur de Culturez-vous et organisateur de l’association "Un Soir, un Musée, un Verre". Flâneur professionnel et éternel curieux.

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