Ce jeudi 19 juin, Sotheby’s Paris organise une vente de livres et manuscrits. Les 137 lots sont exposés du 13 au 18 juin dans les locaux du 76 rue du Faubourg Saint Honoré. Une occasion unique d’aller observer quelques documents chargés d’Histoire et d’histoires !

C’est une vente d’exception qui se prépare à deux pas du Palais de l’Elysée. Parmi les lots les plus attendus, on trouve un exemplaire de tête du Voyage au bout de la Nuit de Céline, offert par l’écrivain au directeur de la librairie Gallimard, estimé entre 80 et 120 000 € ; 32 lettres autographes d’Albert Camus destinées à Liliane Choucrou, une amie de jeunesse, estimées entre 60 et 80 000 € ; ou encore un exemplaire de Théophile Gautier de Charles Baudelaire, daté de 1859, avec envoi à Edouard Manet, estimé entre 40 et 60 000 €. Ce sont pourtant deux autres lots qui ont attiré mon attention…

 

Lettre de Mathieu Dreyfus à son frère

 

Tout d’abord, une lettre de Mathieu Dreyfus datée du 26 septembre 1897 et adressée à son frère Alfred. Ce dernier est alors incarcéré sur l’île du Diable depuis près d’un an et demi, dans une solitude extrême. Seul prisonnier de cette île peu accueillante – elle servait auparavant de lieu de détention pour les lépreux – ses gardiens ont interdiction de lui parler et sa correspondance est lue par le ministère de la guerre qui ne lui distribuait aucune des lettres susceptibles de l’informer sur sa situation. On ne sait donc par quel hasard Alfred Dreyfus se sera vu remettre cette lettre où son frère lui annonce la possibilité d’une réhabilitation :

Je suis persuadé que déjà tu t’es ressaisi et que ma lettre te trouvera fort, courageux, comme tu l’as toujours été, comme il faut que tu le sois jusqu’à ta réhabilitation, qui, sache le bien, mon cher Alfred est proche. Nous touchons au but et ce n’est plus qu’une question de mois.

 

Après cette lettre Alfred Dreyfus restera incarcéré encore près de deux ans sur l’île au Diable puisqu’il ne sera libéré que le 12 juillet 1906.

Cette lettre est estimée entre 15 et 20 000 €. Je ne serais pas surpris de voir ce prix dépassé : plus d’un siècle après, l’affaire Dreyfus continue de fasciner. Rappelons qu’en mai 2013 Sotheby’s adjugeait une lettre d’Alfred Dreyfus à 457 500 € alors qu’elle était estimée entre 100 et 150 000 €. A suivre…

Lettre autographe signée de Mathieu Dreyfus à son frère Alfred, détenu à l'île du Diable. 26 septembre 1897.
Lettre autographe signée de Mathieu Dreyfus à son frère Alfred, détenu à l’île du Diable. 26 septembre 1897.

 

Lettres de Nadja à André Breton

 

Mais le lot qui a eu toute mon attention est une collection de cinq lettres autographes signées de Nadja et destinées à André Breton.

Léona Delcourt, alias Nadja, rencontre André Breton en octobre 1926. Du 4 au 13, ils se verront chaque jour. Breton est fasciné par cette jeune femme énigmatique et voit en elle “un génie libre, quelque chose comme ces esprits de l’air que certaines pratiques de magie permettent momentanément de s’attacher, mais qu’il ne saurait être question de soumettre.”

Ces quelques lettres ont été écrites peu de temps avant leur dernière entrevue en 1927. Nadja y déclare son attachement pour Breton tout en constatant l’échec de leur relation.

« Votre présence m’a transformée. Que suis-je. Je ne me reconnais plus. Je n’ai qu’une seule idée, une seule image, c’est vous. Je ne sais plus, je ne pense plus – toujours votre nom me retient comme le sanglot qui m’étreint. »

 

« André, malgré tout, je suis une partie de toi. C’est plus que de l’amour, c’est de la force et je crois votre froideur, votre flegme, la souffrance que cause notre éloignement ! que sais-je encore — tout ce qui vient de vous ne peut être que l’amour ! “

 

Si vous demandez gentiment au personnel de Sotheby’s vous pourrez lire ces lettres. Je ne peux décrire l’émotion que j’ai ressentie lorsque j’ai tenu ces précieux documents dans mes mains. Ces écrits témoignent de la relation très forte qui existait entre Nadja et Breton, et même si l’un et l’autre sont décédés depuis longtemps je me suis presque senti gêné de lire cette correspondance tant elle est touchante. En repartant je n’avais qu’une envie : relire Nadja, le récit autobiographique d’André Breton.

Ces lettres sont estimées entre 20 et 30 000 €. S’il y a parmi vous un lecteur qui voudrait me faire plaisir… Mais bon, je dis ça, je dis rien !

5 lettres autographes signées de Nadja à Breton, vers 1927
5 lettres autographes signées de Nadja à Breton, vers 1927

 

D’autres documents passionnants vous attendent dans cette exposition, signés René Char, Roland Barthes, Apollinaire, Beckett, Cocteau, Eluard, Joyce, Prévert, Saint-Exupéry, Sartre, Dali… De belles pièces à voir très vite !

 

Informations pratiques

 

Sotheby’s Paris
76 rue du Faubourg Saint-Honoré (8e arrondissement)

Exposition avant-vente du 13 au 18 juin 2014 (sauf le dimanche 15 juin), de 10h à 18h
Entrée libre

 

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Jeune trentenaire et vieux blogueur. Fondateur de Culturez-vous et organisateur de l’association "Un Soir, un Musée, un Verre". Flâneur professionnel et éternel curieux.

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