Résumé :

Jorge Semprun était déporté à Buchenwald. Libéré en 1945, il parle de la vie dans les camps mais aussi de l’après-camps, de son retour à la vie même si ce n’est plus tout à fait « la vie ». L’occasion aussi pour Semprun de mener plusieurs réflexions notamment autour de l’écriture et de la philosophie.


 

Avis :

Jorge Semprun L'écriture ou la vie

C’est malheureux mais quand on prend un livre qui parle des camps de concentration, on ne s’attend en général pas à grand chose. On a déjà beaucoup entendu parler du sujet et même si chaque témoignage est différent, la trame de fond reste souvent la même. J’ai eu cette inquiétude en me lançant dans cette lecture mais heureusement elle s’est vite dissipée. « L’écriture ou la vie » est certes un livre sur les camps de concentration mais il va bien au-delà. Jorge Semprun y parle bien sûr d’histoire mais aussi beaucoup de philosophie, de politique, d’amitié, de l’écriture, de l’espèce humaine… De nombreux thèmes sont ainsi abordés, le tout dans un style très agréable. C’est donc un livre que je conseillerais vraiment à tous, parce qu’il n’est pas du tout redondant par rapport à d’autres récits des camps et qu’il s’agit d’un très beau témoignage.

 

Extrait :

 
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Quant à moi, je me souviens vraiment du 8 mai 1945. Ce n’est pas une simple date pour manuels scolaires. Je me souviens du ciel radieux, de la blondeur des filles, de la ferveur des multitudes. Je me souviens de l’angoisse des familles en grappes affligées à l’entrée de l’hôtel Lutétia, attendant des proches non encore revenus des camps. Je me souviens d’une femme aux cheveux grisonnants, au visage encore lisse et juvénile, qui était montée dans le métro à la station Raspail. Je me souviens qu’un remous des voyageurs l’avait poussée près de moi. Je me souviens qu’elle a soudain remarqué ma tenue, mes cheveux ras, qu’elle a cherché mon regard. Je me souviens que sa bouche s’est mise à trembler, que ses yeux se sont remplis de larmes. Je me souviens que nous sommes restés longtemps face à face, sans dire un mot, proches l’un de l’autre d’une inimaginable proximité. Je me souviens que je me souviendrai toute ma vie de ce visage de femme. Je me souviendrai de sa beauté, de sa compassion, de sa douleur, de la proximité de son âme.

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Note : 
 

1994 – 396 pages – ISBN : 978-2-07-040055-3
Jorge Semprun (1923-2011) – Espagnol

Article initialement publié sur le blog Art Souilleurs

 

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Jeune trentenaire et vieux blogueur. Fondateur de Culturez-vous et organisateur de l’association "Un Soir, un Musée, un Verre". Flâneur professionnel et éternel curieux.

3 COMMENTAIRES

  1. Comme Antoine, j’avais un a priori un peu négatif sur l’écriture des camps, l’impression qu’on va lire pour la énième fois un témoignage poignant et affreux à propos d’une réalité terrible qu’on préférerait s’empresser d’oublier. Mais Jorge Semprun signe un récit autobiographique d’une intensité rare : revenant toujours aux événements qui le hantent, qui sont à la source-même du livre, il signe un chef d’œuvre d’humanité dans lequel il nous parle de littérature, d’amitié, de la vie tout simplement – telle qu’elle apparaît après l’expérience de la mort – dans un style authentique qui nous donne à voir la densité de l’existence qui a été la sienne. Les mots semblent s’ordonner harmonieusement, comme si de l’horreur pouvait renaître la beauté. Je ne veux pas dire par là que le récit efface l’horreur, mais au contraire qu’il la rend palpable, beaucoup plus efficacement que n’importe quel témoignage brut. Ainsi, la mise en forme romanesque des faits est aussi nécessaire pour l’écrivain que pour le lecteur afin de restituer avec le plus de justesse possible une expérience qui relève de l’indicible. Mais le livre ne se limite pas à relater l’expérience de Buchenwald, c’est aussi un merveilleux hommage à la vie dans ce qu’elle a de plus beau et de plus terrible. A travers l’évocation de la philosophie, de l’engagement politique de Semprun, de livres, de poèmes, d’auteurs qui l’ont profondément marqué, cet ouvrage, placé sous le signe de la fraternité, regorge de perles rares qui en font une véritable œuvre d’art.

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