Du gris, tout en nuances, et un œil incisif. Il faut dire que pendant longtemps, les photographies en couleurs, réservées à la presse, n’ont pas été considérées comme des œuvres d’art – la couleur étant souvent perçue comme un « filtre » gênant entre l’image et le spectateur. Le noir et blanc imposerait moins la question, inévitable, du mimétisme et du rapport de l’œuvre au réel.

Jean-Philippe Charbonnier, un baiser d’avant guerre qui n’en finit pas, 1975
Jean-Philippe Charbonnier, un baiser d’avant guerre qui n’en finit pas, 1975

La clé du regard de Charbonnier, ce n’est ni la vision documentaire d’un Atget, ni l’indéfectible optimisme des « photographes humanistes » sur le genre humain d’après-guerre. Montre t-il pour autant un Paris plus « vrai » avec ses touristes à Notre-Dame, ses enfants crottés, ses trognes de travailleurs et ses piliers de bistrots ? Depuis les Baisers, de Doisneau à Eisenstadt, et plus récemment jusqu’au « baiser de Marseille », les photographes nous ont appris à nous méfier de ce que l’on voit ou de ce que l’on croit voir. Ne présumons donc pas trop vite que le gamin crasseux au regard terrible de Charbonnier est plus « vrai » que les enfants modèles d’Edouard Boubat. Il nous parvient lui aussi au travers du filtre des références parisiennes de l’artiste, entre Edith Piaf et Victor Hugo. A chacun son image d’Epinal.

Jean-Philippe Charbonnier, la petite Edith Piaf du Palais Royal, 1945
Jean-Philippe Charbonnier, la petite Edith Piaf du Palais Royal, 1945

Ce qui distingue en revanche Charbonnier de ses contemporains, c’est ce sens de la répartie photographique et cet humour cinglant. L’image gagne un supplément d’âme et un sens nouveau grâce aux titres, toujours bien trouvés, et qui n’épargnent personne. « J’adore l’absurde génial, la drôlerie improbable » : tout est dit. Qu’importe alors si la photo a été posée ou si l’instant a été volé. Si cet « absurde génial » a été instantanément repéré par l’œil du photographe ou seulement remarqué une fois le négatif tiré. La vie et l’art sont tous deux facétieux.

Jean-Philippe Charbonnier, tout ça pour une bouteille vide, 1980
Jean-Philippe Charbonnier, tout ça pour une bouteille vide, 1980

La dernière grande rétrospective française consacrée à Charbonnier remonte à 1983, au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, qui a pu conserver par la suite l’ensemble des 300 clichés présentés. Lorsqu’il commente ses propres images, Charbonnier a conscience que l’ « on fait toujours des photos qui seront historiques un jour ou l’autre». Dans son Paris défilent des métiers et des rues qui n’existent plus, des modes d’une autre époque, des célébrités qui étaient jeunes, et des événements qui ont fait date – de la libération de Paris à Mai 68.

 Jean-Philippe Charbonnier, Gréco et Mile Davis – salle Pleyel, mai 1949
Jean-Philippe Charbonnier, Gréco et Mile Davis – salle Pleyel, mai 1949
Jean-Philippe Charbonnier, 14 juillet 1945 – Place du Bourg-Tibourg, Paris 4e
Jean-Philippe Charbonnier, 14 juillet 1945 – Place du Bourg-Tibourg, Paris 4e

Aujourd’hui, toutes ces scènes sont historiques. Peut-être est-ce parce qu’il les a vécues et qu’il ne pouvait imaginer Paris autrement que Charbonnier ne dit rien sur la documentation précieuse qu’il laisse aux nouvelles générations de parisiens, ceux qui ne savent pas ce que c’est qu’une « bignole ».

Vous ne savez pas ce que c’est non plus ? Je crois qu’il est grand temps d’aller voir l’exposition Jean-Philippe Charbonnier, l’œil de Paris au Crédit Municipal (alias « Ma Tante » – ils se feront un plaisir de vous expliquer pourquoi) jusqu’au 14 février 2015 !

 

Informations pratiques :

Crédit Municipal de Paris
55 rue des Francs-Bourgeois (Paris, 4e)

Jusqu’au 14 février 2015
Du lundi au vendredi de 9h à 18h, le samedi de 9h à 17h

3 € / gratuit pour les moins de 18 ans et clients du Prêt sur gage

Comments to: Jean-Philippe Charbonnier, humour noir (et blanc)

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