Pour ouvrir ses modestes 200m² dédiés à la photographie et valoriser un fonds de quelques 40.000 photos, le Centre Pompidou a choisi de dédier sa première exposition à Jacques-André Boiffard.

Boiffard n’est pas un photographe célèbre – et pour cause, sa carrière dans le milieu artistique ne dépasse pas une petite dizaine d’années. Son corpus vit tapi dans l’ombre de l’illustre Man Ray, aux côtés de qui il apprend le métier, et du philosophe Georges Bataille, co-fondateur de la revue Documents. Du reste, sur les pas d’Eugène Atget, autre grande figure de la photographie, il se fait un devoir de garder ses clichés anonymes jusqu’à sa mort. Ainsi, il ne sera crédité des onze illustrations qu’il produit en 1928 pour Nadja d’André Breton qu’à la réédition de l’ouvrage, en 1963. Après avoir tenté de vivre de sa photographie en ouvrant un studio dans les années 30, il revient à ses premières amours, la médecine, et devient radiologue. De l’imagerie surréaliste à l’imagerie médicale.

Pour un conservateur, on imagine ce qu’il y a de jouissif à sortir un artiste des arcanes de l’expertise pour le faire découvrir aux non-initiés – exercice bien différent de celui qui consiste à chercher ce qui n’a pas encore été dit ou écrit sur Man Ray et Cartier-Bresson.

Dans les coulisses du musée, les commissaires de l’exposition – ici Clément Chéroux (conservateur au Centre Pompidou) et Damarice Amao (historienne de l’art) – mènent un travail de recherche de longue haleine pour saisir la personnalité d’un artiste et ses interactions avec les figures fondatrices de son époque. Avec mille précautions, sur un terrain miné par les risques de contresens et d’anachronismes, ils tentent d’apporter à son œuvre un éclairage le plus juste possible, de la même manière qu’un photographe chercherait, avec ses lentilles, à reproduire au plus près la lumière naturelle.

Si vous n’en étiez pas encore convaincus, l’exposition sur Jacques-André Boiffard ne laisse plus aucun doute : les historiens d’art sont des aventuriers du passé.

Un homme de l’ombre. Certains artistes ont l’autoportrait prolixe. Leur visage, même si l’on ne parvient pas toujours à remettre un nom dessus, a la consistance floue de ce qui nous est vaguement et étrangement familier. Boiffard n’est pas de ceux-là. Il ne s’offre pas immédiatement, se dérobe, se fond dans le décor et disparait. Intuition et talent de détective sont deux qualités essentielles d’un bon commissaire d’exposition. Honnêtement, auriez-vous eu l’idée de reprendre le négatif de l’un des plus célèbres portraits de Man Ray pour chercher des indices sur la photo avant recadrage ? Devinez qui est l’assistant qui se cache derrière le panneau…

Man Ray, Vicente Escudero, 1928, épreuve gélatino-argentique (tirage d’époque à gauche / retirage non cadré à droite)
Man Ray, Vicente Escudero, 1928, épreuve gélatino-argentique (tirage d’époque à gauche / retirage non cadré à droite)

Un détail révélateur. Assis dans un petit fauteuil rond, un squelette (apparemment très excité par le photographe…) prend la pose. Pourtant, le détail décisif de l’œuvre n’est pas là où on l’attend. Derrière notre squelette débonnaire et sa provocante protubérance, le fauteuil, accessoire anodin s’il en est, nous en apprend beaucoup sur cette image. On le retrouve en effet dans l’atelier de Man Ray, qui s’en sert pour faire poser ses modèles. Sachant cela, on peut se risquer à une datation de l’épreuve vers 1928, alors que Boiffard est en phase d’apprentissage (l’influence du maître, son sens de l’humour et son usage tranché de la lumière sont d’ailleurs notables sur cette image). On se doute également que le jeune photographe a d’autres ambitions que celle de rester toute sa vie l’assistant-derrière-le-décor.

Jacques-André Boiffard, Squelette dans l’atelier de Man Ray, vers 1928, épreuve gélatino-argentique, tirage contact d’époque
Jacques-André Boiffard, Squelette dans l’atelier de Man Ray, vers 1928, épreuve gélatino-argentique, tirage contact d’époque

Un nouveau suspect. Le nom de Boiffard apparait rarement sur ses clichés. Les attribuer à leur auteur en appelle donc à un long travail de recherche et de recoupement des indices, d’autant plus difficile qu’il n’existe pas un « style Boiffard » à proprement parler et que l’artiste a travaillé avec des personnalités aux exigences radicalement opposées. Bien loin de la vision très distante portée sur le Paris de Nadja, les clichés produits pour la revue Documents ont quelque chose de volontairement dérangeant. Etrangeté, violence, fétichisme… illustrer les articles du cercle de Georges Bataille, c’est accepter de côtoyer d’autres univers.

Boiffard collabore notamment à l’article Le Caput Moortum ou la femme de l’alchimiste que Michel Leiris consacre à William Seabrook. Cet écrivain et aventurier américain est notamment connu pour avoir introduit la figure du zombie dans la culture populaire américaine et s’être essayé à toutes sortes d’expériences, de l’anthropophagie au sadomasochisme. On a longtemps cru devoir à Boiffard la photographie intitulée Masque de cuir et chaine, acquise par le Centre Pompidou auprès de sa veuve avec le reste du fonds de l’artiste. Erreur ! Deux lettres de Michel Leiris retrouvées par les commissaires prouvent que l’auteur est bien Seabrook lui-même et que Boiffard n’a fait que tirer les négatifs. Déception pour le musée ? Pas du tout, le Centre Pompidou est désormais une des seules institutions françaises à posséder une œuvre de Seabrook dans ses collections !

William Seabrook, Masque de cuir et chaine
William Seabrook, Masque de cuir et chaine, 1930, épreuve gélatino-argentique, tirage d’époque

La liste des curiosités est sans fin. Pour ne pas lever tout le suspense et vous laisser mener votre propre enquête, je vous invite à en découvrir davantage au Centre Pompidou jusqu’au 2 février 2015.

 

Informations pratiques :

 

Centre Pompidou
Place Georges Pompidou (Paris, 4e)

Jusqu’au 2 février 2015
De 11h00 à 21h00

Entrée libre

 

Comments to: Jacques-André Boiffard, la parenthèse surréaliste, au Centre Pompidou

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