Dans un recoin de ce monde est le dernier film du réalisateur Sunao Katabuchi. Basé sur un manga de Fuiyo Kong publié en 2008, il fut présenté et primé au dernier festival d’Annecy (prix du jury long métrage). Pour l’anecdote, c’est le premier film d’animation japonais réalisé grâce à un financement participatif (crowdfunding), le projet a doublé le budget initialement prévu et a atteint un record de participation à l’époque.

(Synopsis) Le film suit la trajectoire d’une jeune femme, Suzu, née à Hiroshima et qui, à la suite de son mariage, déménage dans la campagne de la région, à Kure, ville qui abrite un port militaire. Nous sommes dans les années 1930. Suzu est une rêveuse, dessinatrice à ses heures perdues, qui tâche de répondre au mieux aux attentes de sa belle-famille et fait tout pour s’intégrer dans une ville qu’elle ne connaît pas. Son quotidien sera de plus en plus chamboulé par la guerre, qui s’étendra jusqu’aux portes de sa maison, jusqu’à la terrible bombe d’Hiroshima, lancée le 6 août 1945.

Un travail de mémoire

Le projet de Sunao Katabuchi a tout d’abord une dimension mémorielle et est basé sur un intense travail de recherches. Pendant quatre ans, le réalisateur a ainsi écumé les bibliothèques et recueilli des témoignages de l’époque, afin de reconstituer au mieux les quartiers et les habitudes. Les façades d’Hiroshima, des pans entiers de la ville, ont été ainsi reconstitués à partir d’images d’archives. Katabuchi a même poussé la précision à tester lui-même des recettes de guerre, à base de mauvaises herbes, avant de les dessiner.

Le réalisateur cherche ainsi à saisir quelque chose de la réalité des milliers de japonais, plongés dans le quotidien de la guerre, un quotidien marqué par les privations, la débrouillardise, les bombardements, où la cellule familiale, voire celle du village, devient un refuge. A travers le destin du Suzu, Katabuchi peint une chronique de la vie ordinaire sous la guerre, avec ses souffrances, ses joies : « C’est l’histoire de personnes qui ont connu la guerre et qui continuent de vivre après, qui continuent à regarder droit devant eux (…) Je ne cherche pas à dire ‘Regardez ces gens comme ils sont forts !’ Ce sont des gens ordinaires qui se sont contentés de continuer à vivre. Si on est là, c’est grâce à eux. » 

Le film nous offre aussi une fenêtre sur certaines réalités de la société japonaise : la police militaire, le quartier des prostituées réservé aux militaires, la file des tickets de rationnement, l’enseignement martial dans les écoles…

Si la violence est de plus en plus présente à mesure que le front se rapproche, Dans un recoin de ce monde est avant tout un film sur un quotidien où la guerre est d’abord lointaine, où elle est visible en demi-teinte, à travers le rationnement, une lettre qui reste sans réponse… Toute la beauté du film réside donc dans cette volonté de raconter des gens ordinaires, dans cette recherche pour retranscrire, avec subtilité et non sans poésie, un quotidien de plus en plus contraint.

Suzu, fragile rêveuse

Ainsi, ce qui prédomine, et qui donne toute sa force à l’ensemble, c’est la chronique familiale, centrée autour du personnage du Suzu, un peu à la manière de Yasujiro Ozu, qui aimait filmer à « hauteur de tatami » les joies et les peines du japonais ordinaire. Katabuchi nous peint l’intégration progressive de l’héroïne dans son nouvel environnement, marqué par les attentes qui pèsent sur elle en tant que femme. Dans un recoin de ce monde nous peint en effet un monde domestique, dont la gestion est déléguée aux femmes, qui font la queue pour les rations de nourriture, qui trouvent mille et uns astuces pour économiser le riz, les vêtements.

C’est aussi un personnage rêveur, dont l’imagination parfois s’envole, dans des visions poétiques : des vagues qui semblent courir sur l’eau comme des lapins, un bateau qui se détache au-dessus de la mer. Face aux premiers bombardement, Suzu demeure pétrifiée devant ce spectacle à la fois merveilleux et terrible et murmure « si seulement j’avais de la peinture… ». Dans un recoin de ce monde, c’est aussi le récit de toutes ces souffrances endurées, de cette abnégation, de cette volonté de survivre, qui passe par aussi par le rêve, pour s’échapper quelque instant.

***

Dans un recoin de ce monde, est un film fin et prenant, où la guerre est à la fois partout et nulle part, où le merveilleux côtoie la violence grandissante. A travers la trajectoire d’une femme ordinaire, sensible et (très) naïve, il parvient à développer une intrigue familiale où se déploie une vision subtile du Japon dans la guerre et dans le tout juste après-guerre. Si le film n’est pas exempt de défauts (quand à la construction de certains personnages notamment), l’ensemble est définitivement réussi.

 

Dans un recoin de ce monde, de Sunao Katabuchi – sortie en France le 6 septembre 2017

Passionnée par la littérature, la philosophie, l’histoire, l’animation japonaise et mille autres choses encore. Je cherche la poésie lovée au creux des choses. Car oui, « La poésie, c’est le plus joli surnom que l’on donne à la vie » (Prévert).

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