Après quinze ans d’absence cinématographique, le second fondateur des Studio Ghibli, Isao Takahata, revient sur le devant de la scène avec Le conte de la princesse Kaguya. Il aura fallu au réalisateur huit ans pour finaliser ce film, lui-même aboutissement d’un projet qui date de plus de quarante ans. Ce temps de recherche, de maturation et d’introspection permet à Takahata de nous présenter un joyau parfaitement travaillé et resplendissant de beauté et de poésie.

Le film est l’adaptation d’un conte très connu dans la culture japonaise, rédigé aux alentours du Xème siècle et considéré comme l’un des textes narratifs japonais les plus anciens. Il raconte l’histoire d’Okina, un vieux coupeur de bambou sans descendants qui fait un jour la découverte, dans une branche de bambou, d’une minuscule petite fille. Avec sa femme, il élève l’enfant comme sa fille et cette dernière devient une femme magnifique. Dans la forêt de bambou, le vieil homme trouve également de l’or et de magnifiques tissus, il décide alors de déménager dans la capitale et d’élever la jeune fille comme une princesse.

 

Un travail graphique somptueux

 

Le film est une véritable réussite esthétique, basé sur un long travail de recherche graphique mené par Takahata. Dans une interview, il affirme : « on peut dire que ce travail d’étude et de recherche dans le domaine du graphisme a été l’une des bases de notre approche sur le film ». Durant ses quinze années d’absence, le réalisateur s’est notamment consacré à l’étude de la peinture japonaise et il a d’ailleurs publié à ce sujet. Cette influence est clairement visible dans le film, dans le travail des contours, la colorisation… On retrouve également certaines techniques ancestrales, comme celle du hikime-kagiban où les figures – et les visages – en arrières plans sont réduits à quelques traits.

L’élément essentiel apparaît la recherche sur le trait qui accompagne le réalisateur dans sa recherche du mouvement : le trait transmet en lui-même l’élan de la main qui le trace, le trait est fragile et inachevé :

 

Ce qui nous importait avant tout, c’était de travailler sur l’énergie ou l’élan qui est vivant dans la ligne, dans le tracé du dessin. Il y a là des dimensions à la fois de psychologie et d’énergie intérieure qui sont en jeu.

 

Ce travail permet un film qui joue dans sa matière même sur le rythme et les émotions, qui cherche à transmettre l’élan et le mouvement de manière essentielle. Cette recherche sur le mouvement a été également influencée par le travail de Frédéric Back, et plus particulièrement par son film Crac.

Autre chose intéressante, le travail sur le blanc et l’inachevé : le dessin s’inscrit sur un fond blanc qui figure la plupart du temps le ciel, ce qui contraste avec l’usage classique qui tend plutôt à remplir chaque parcelle d’image. Cela crée une impression d’inachevé qui participe à cette recherche du mouvement mais qui, surtout, donne au spectateur l’impression d’assister à un film en train de se faire et fait appel à sa mémoire et son imagination. Takahata explique ainsi :

 

Ce qui nous intéressait pour ce film était de travailler un dessin qui s’assume comme dessin, qui se permette de dire : « Je suis une esquisse, une représentation rapide, portée par l’élan d’une chose réelle qu’il vous reste à percevoir, à imaginer, à trouver, à lire, à déchiffrer par-delà le dessin. Et également une chose à retrouver par rapport à votre propre mémoire.

 

Je vois dans ce processus créatif, ce travail sur l’image, l’un des éléments les plus forts qui lient ce film et la poésie. De la même manière qu’un poème, le trait et le dessin suggèrent, esquissent, pour porter le spectateur à l’essence des choses. Le trait ne s’oublie pas, il n’est pas imitation du réel, il est le signe – le mot – qui capte dans sa matière même l’émotion, la beauté. Le spectateur participe, avec son imagination, sa mémoire et sa vie en remplissant les espaces et les non-dits/non-dessinés. La recherche du mouvement dans l’élan du trait m’évoque la recherche des sons dans la matière du mot.

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Poésie et quotidien

 

Cette poésie est au service de la peinture que Takahata fait du monde, de sa beauté, de ses contrastes. Le film prend le temps de développer l’enfance de Kaguya et de décrire sa vie à la campagne, la vie quotidienne des charbonniers et du coupeur de bambou. Cela renforcera évidemment l’effet de contraste avec la peinture des mœurs de la ville. Ce réalisme des gestes, des détails ont toujours jalonné l’œuvre de Takahata et renforcent la dimension poétique du film, cette fois autour du thème de la poésie du quotidien. Cette précision et cette justesse troublantes sont l’un des points forts du film. On les retrouve dans les moments les plus doux ainsi qu’aux moments les plus dramatiques. Certaines scènes de ce point de vue sont à couper le souffle. Takahata, dans la lignée du Tombeau des Lucioles nous porte vers une palette d’émotions variées mais toujours fortes.

La peinture des personnages et tout particulièrement de la princesse Kaguya s’inscrit dans cette optique d’une poésie du quotidien, d’une poésie du réel. D’ailleurs, comme l’explique le réalisateur, son film n’est pas à prendre comme un conte : « Je n’aime pas beaucoup le titre français. Parce que mon intention n’était pas de réaliser un conte de fée. (…) Mon idée c’était de raconter l’histoire réelle qui se cache derrière ce conte (…) tous mes récits sont ancrés pleinement dans notre monde, dans le réel ». Même dans les moments oniriques du film, c’est bien le réel qui est recherché. Il s’agissait pour Takahata de raconter l’histoire de Kaguya afin de saisir qui était Kaguya, quels étaient ses sentiments. Le personnage de Kaguya, d’une beauté tout à fait stupéfiante, est ainsi le centre du film, à la fois son soleil et son abîme. A travers elle et des personnages qui l’entourent, Takahata recherche l’humain, dans sa faiblesse et sa beauté et sa complexité.

A ce titre, et à plusieurs autres, je vois de nombreux liens entre les deux fondateurs du Studio Ghibli. Les univers de Takahata et Miyazaki sont très différents mais existent entre les deux une forme d’écho, des préoccupations communes qui se répondent. On peut évoquer l’amour de la nature et la volonté d’en faire voir toutes les beautés mais ce qui m’a frappé ici, à voir Le conte de la princesse Kaguya à quelques mois du dernier Miyazaki c’est la célébration de la vie. « Vivre », de toutes ses forces, de toute son âme, en résonance avec soi-même, en résonance avec ses rêves. La joie de vivre apparaît comme la leçon à tirer des obstacles. Cette joie est bien souvent fugace, voire rêvée mais elle est là, comme la seule chose qui reste à l’ombre de la mort ou de la disparition.

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A travers une recherche graphique originale qui s’inspire principalement de la peinture traditionnelle japonaise, Isao Takahata renoue avec ce que l’animation a de plus beau. Notons d’ailleurs, que pour la première fois, le réalisateur est accompagné par Joe Hisaishi (qui compose habituellement les musiques des films de Miyazaki). Saisissant, poétique, et enchanteur Le conte de la princesse Kaguya apparaît indéniablement comme une des plus grandes réussites du Studio Ghibli.

 

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Passionnée par la littérature, la philosophie, l’histoire, l’animation japonaise et mille autres choses encore. Je cherche la poésie lovée au creux des choses. Car oui, « La poésie, c’est le plus joli surnom que l’on donne à la vie » (Prévert).

2 COMMENTAIRES

  1. Bel article que je trouve aussi agréable les images du film ! Tout cela donne très envie de se pencher sur ce qui m’a l’air d’être un véritable petit bijou. Merci et bonne continuation !

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