Que dire, encore, de la folie, surtout lorsqu’elle est douce dans un monde de brutes ? Il y a eu le très beau Family Life de Ken Loach en 1971. Un ange à ma table, de Jane Campion ensuite en 1990 : à chaque fois des jeunes femmes rousses, à la chevelure flamboyante, aux yeux tranchants de sensibilité. Chez le réalisateur britannique, il s’agissait de rendre compte de l’impitoyable hypocrisie de la société. La cinéaste néo-zélandaise s’emploie quant à elle à faire le portrait d’une individualité hors-norme. Elle s’attache à son héroïne, à sa vision du monde, dans cette tentative, de saisir quelque chose de l’autre et de soi qui est propre à l’art.

Je souhaitais donc ici revenir, fervente auditrice d’Arte, sur un film de la présidente, cette année, du jury à Cannes qui a été rediffusé par la chaîne, pour l’occasion. Un ange à ma table se présente comme la biographie d’une poétesse néo-zélandaise aujourd’hui étudiée, lue et relue de par toutes les universités : Janet Frame. Je ferai donc, en aparté de l’effervescence cannoise, un retour en arrière sur ce film tout en sensibilité.


 

 

Dans le cas présent, il s’agit d’une autobiographie de l’écrivaine, parue en trois volumes en 1982 et 1984, et adaptée à l’écran. Il s’agit donc d’un biopic, genre bien défini, et choisi ici par la réalisatrice. D’ailleurs elle suit le chemin linéaire d’une biographie chronologique, mais ça c’est pour la forme, pour ce qui est du traitement de fond, il est complètement original et singulier.

Toujours est-il que la cinéaste déroule la vie de Janet et s’arrête. Elle s’arrête au retour à la maison familiale, au succès, un peu lointain cependant pour Janet. Bref, elle s’arrête lorsque Janet est sauvée, sauvée de la faillite qu’aurait pu être cette vie en non-conformité avec celle des autres. Avant, il y a eu la guérison, la rencontre avec un semblable, un écrivain, l’amour-découverte avec un poète. Mais au fondement il y avait la blessure, le rejet de la part des autres, et les malheurs de la vie de famille. Jane Campion distille dans sa lumière si bien balancée le tremblement d’une spiritualité, saisit l’effroi qui s’accroche à la vie, qui continue un moment, sans espoir. Ce qu’une réalisatrice pouvait le mieux comprendre, avant toute chose, c’est le chemin ambigu et sinueux de la création. Pourtant ce que l’on saisit lors du cérémonieux rendez-vous avec le couple ‘Allan Sillitoe’ (auteur de la célèbre nouvelle La Solitude du coureur de fond) et organisé par leur éditeur, c’est que ce n’est pas le statut d’auteur ou même de poète, – on le verra plus tard – qui fait de Janet une personne extraordinaire, c’est l’inquiétude, qui l’habite, de ne pas comprendre tout à fait le monde, ses joies et ses désagréments. C’est bien sûr ce rapport au monde si complexe qui fonde pourtant sa poésie ; c’est l’inquiétude qui fait justement qu’elle comprend si bien le monde qui l’entoure.

S’il faut en retenir une chose, au-delà de l’exaltation de la création, c’est que ce film est un hymne aux âmes pures. Un éloge, si doux, si profond, si amer pourtant, des sincérités impossibles. Une ode, enfin, à la gloire des personnes humbles et lumineuses.

un-ange-a-ma-table-afficheC’est tout un rapport au monde et aux autres que Jane Campion nous enseigne par son œuvre : celui du rejet des dominations, du renoncement à l’ambition, du refus des contraintes. Car là seulement, dans le refus de soi comme individu-rouage de la société, réside la rencontre avec quelque chose qui ressemble à la vérité. Pour Janet, il a fallu pour cela d’abord être refusée, par le monde qui ne l’avait pas faite belle comme les autres filles qu’elle admirait tant ; par la société qui ne pouvait s’accommoder de ses peurs ; refusée en dernier lieu, en tant que poète par son entourage. Dans cette histoire-là, cependant, il n’y a pas l’ombre d’un combat, seule la force d’une âme pure, qui au fond, même enfermée à l’asile psychiatrique, ne se détourne pas de la vie. Aussi misérable et sans espoir soit-elle, la jeune femme l’accepte, pas le début d’une violence, pas l’ombre d’une haine ; il y a dans cette acceptation désarmante, celle, plus grande, que la vie se ferait sans vous, mais que rien d’autre ne remplacera ce monde. Le malheur seulement, l’accable, et elle attend. Elle écrit avec rage pourtant sur les murs de sa chambre-cellule, le jour de ce qu’elle pense être la veille d’une lobotomie, on sent alors que seule la liberté de s’exprimer peut vous rendre encore humain lorsque la douleur vous abrutit. De l’extérieur viendra la nouvelle que « Mademoiselle a gagné un prix littéraire.  », il ne sera plus question de lobotomie. Janet écrira encore et devient à partir de ce moment une autrice reconnue. Elle peut partir, elle voyagera. Elle ne trouvera pas l’amour, mais l’ambition, trop petite, des hommes, seulement affairés à une vie ordinaire, fût-elle celle d’un professeur et poète à ses heures. Janet, c’est la vie qui la préoccupe, tout entière. L’écriture lui permet de vivre cette existence sans limites, où les confins des royaumes sont aussi infinis que les limites des cieux. Seule au monde, elle est pourtant la seule à être au monde, entièrement. Ce n’est pas la position des littérateurs ou des artistes en particulier que la réalisatrice défend, c’est celle des « exilé.e.s », – pour reprendre l’expression de Tsvetaeva –, poètes en leur âme et conscience. Jane Campion sait les fixer, tels des papillons blancs, sur nos écrans. Entomologiste des esprits sincères, sa caméra est un sismographe des ébranlements imperceptibles de l’âme.

 

Comments to: Un ange à ma table, de Jane Campion

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Abonnez-vous à la newsletter

Abonnez-vous à la Newsletter

Chaque mois, recevez le meilleur de Culturez-vous dans votre boite mail !

Merci ! Consultez votre boite mail pour valider votre inscription.

X