Un jour, dans une conversation avec des collègues de l’orchestre qui parlaient d’un ton léger de la possibilité de composer des portraits musicaux, d’authentiques portraits, pas des portraits types, comme ceux de samuel goldenberg et schmuyle, de moussorgski, il déclara que son portrait, au cas où il existerait effectivement en musique, ne se trouvait dans aucune composition pour violoncelle, mais dans une très brève étude de chopin, l’opus vingt-cinq, numéro neuf, en sol bémol majeur. Ils voulurent savoir pourquoi et il répondit qu’il ne parvenait pas à se voir lui-même dans quoi que ce soit qui eût été écrit sur une portée musicale et que cela lui semblait la meilleure des raisons. Et que, en cinquante-huit secondes, chopin avait dit tout ce qu’il était possible de dire d’une personne qu’il ne pouvait pas avoir connue. Pendant quelques jours, par aimable plaisanterie, les plus spirituels l’appelèrent cinquante-huit secondes, mais le sobriquet était trop long pour pouvoir perdurer et aussi parce qu’il n’est pas possible de maintenir le moindre dialogue avec quelqu’un qui avait décidé de mettre cinquante-huit secondes à répondre à une question qu’on lui posait. Le violoncelliste finirait par être gagnant dans cette amicale dispute. Comme s’il avait perçu la présence d’un tiers chez lui à qui, pour une raison inexplicable, il devrait parler de lui-même, et pour ne pas avoir à faire le long discours dont même la vie la plus simple a besoin pour dire quelque chose d’elle-même qui vaille la peine, le violoncelliste s’assit au piano et, après une brève pause pour que le public s’installe, il attaqua la composition. Couché à côté du pupitre et déjà à moitié endormi, le chien ne parut pas prêter attention à la tempête sonore qui s’était déchaînée au-dessus de sa tête, soit parce qu’il l’avait déjà entendue plusieurs fois, soit parce qu’elle n’ajoutait rien à ce qu’il connaissait déjà de son maître. La mort, cependant, qui, à cause des devoirs de sa charge, avait entendu tant d’autres musiques, notamment la marche funèbre de ce même chopin ou l’adagio assai de la troisième symphonie de beethoven, eut pour la première fois de sa très longue vie la perception de ce qui pourrait devenir une parfaite concordance entre ce qui est dit et la façon dont c’est dit. Peu lui importait que ce fût le portrait musical du violoncelliste, probablement avait-il fabriqué dans sa tête les ressemblances alléguées, réelles et imaginaires, ce qui impressionnait la mort c’était le sentiment d’avoir entendu dans ces cinquante-huit secondes de musique une transposition rythmique et mélodique de toute vie humaine, ordinaire ou extraordinaire, à cause de sa tragique brièveté, de son intensité désespérée, et aussi à cause de cet accord final qui était comme un point de suspension laissé dans l’air, dans le vague, quelque part, comme si, irrémédiablement, quelque chose restait encore à dire.

José Saramago

Et vous, avez-vous une musique qui résumerait la vie ?

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