En avril dernier, le Louvre-Lens invitait une quinzaine de lecteurs de Culturez-vous à venir découvrir la Galerie du Temps et l’exposition L’Empire des Roses. Pendant cette journée, Gunilla Lapointe, médiateur passionnée et passionnante, avait réussi à nous captiver en nous présentant quelques-uns des chefs d’œuvre du musée.

Cette rencontre m’a donné envie d’en savoir plus sur son métier : qu’est-ce qu’un médiateur culturel ? comment le devient-on ? et comment ce métier évolue-t-il avec le numérique ? Gunilla a accepté de se prêter au jeu des « 5 questions » pour nous en parler…

 

Peux-tu te présenter et nous parler de ton métier ?

Le médiateur est un organe essentiel, il fait le lien entre les équipes scientifiques et le public du musée

Bonjour, je me prénomme Gunilla et je suis médiateur culturel au musée du Louvre-Lens.

J’ai l’habitude d’expliquer mon métier par une métaphore : le médiateur est un organe essentiel, il fait le lien entre les équipes scientifiques et le public du musée. Ainsi entre le cerveau et les yeux, le médiateur est le cœur. Un cœur qui s’adapte aux rythmes et alimente les besoins de chacun. Observer les différents publics, concevoir des programmes et des outils de médiation adaptés, développer des partenariats sur mesure et animer des activités sont mes missions au quotidien.

Quelle formation as-tu suivie ?

J’ai suivi une formation classique en histoire de l’art à l’université de Lille 3. Alain Mérot et Nadeije Laneyrie-Dagen sont les professeurs qui ont formé mon esprit critique et aiguisé ma curiosité.

Spécialisée dans l’étude des arts graphiques de l’époque contemporaine, les dessins de Daniel Dezeuze (né en 1942) m’ont passionnée tout au long de mon mémoire de Master 1. Puis, j’ai réalisé l’inventaire des dessins de Robert Pougheon en Master 2 et initié en doctorat le catalogue raisonné de son œuvre. Aujourd’hui, c’est le brillant Louis Deltour qui complète assidûment ce travail. Ensemble nous avons été les commissaires scientifiques de l’exposition Robert Pougheon (1886-1955). Un classicisme de fantaisie.

C’est d’abord au musée La Piscine qu’a grandi mon expérience professionnelle. Pendant plus de dix ans, j’y ai inventé et animé des parcours adaptés à tous les publics. L’inédite visite « Les symboles maçonniques présents dans l’architecture du musée » est ma préférée ! J’y ai aussi appris à associer tous les sens lors des présentations d’objets d’art en collaborant avec le créateur Christian Astuguevieille pour la réédition du parcours olfactif.

Depuis 5 ans, au musée du Louvre-Lens, je développe des activités pour les tout-petits à partir de 9 mois, des pratiques plastiques ludiques comme Peindre en dansant ou des stages d’initiation à L’Art d’être grands-parents… Dénicher la formule la plus juste pour un public spécifique et façonner de nouvelles formes de médiation m’enthousiasment chaque jour davantage.

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Quelles sont tes astuces pour parvenir à captiver et sensibiliser le public lors d’une visite ?

Je ne raconte pas tout ce que je sais sur un objet mais je soumets au visiteur certaines clefs de compréhension. J’oriente son regard pour dénicher les indices et comprendre l’oeuvre.

Partager les collections patrimoniales avec des touristes, des amateurs d’art éclairés ou des bébés demande certes la connaissance des objets abordés mais également de l’empathie et de l’écoute vis à vis du public. Je ne raconte pas tout ce que je sais sur un objet mais je soumets au visiteur certaines clefs de compréhension. J’oriente son regard pour dénicher les indices et comprendre l’œuvre. En fonction de l’âge, de l’origine culturelle, du bagage intellectuel, les perceptions et les attentes sont différentes ; l’altruisme du médiateur est l’un des facteurs qui rendent possible l’accès à la culture.

Avec quelques questions en préambule de l’activité, j’évalue les participants et leurs attentes. Puis, face à l’œuvre, je leur propose de l’interroger pour découvrir son identité. Observés avec bon sens les dimensions, les matériaux, la forme, les attributs et les expressions révèlent les caractéristiques de l’objet et de son commanditaire. Enfin pour favoriser la réceptivité à l’œuvre, je suggère aux visiteurs de fermer les yeux et je décris le contexte de création en favorisant la synesthésie.

En collaborant avec le CNAM (Centre national des arts et métiers) lors de son étude sur les gestes professionnels de transmission, de diffusion et de médiation, j’ai remarqué que la posture et la gestuelle du médiateur témoignent non seulement d’une maîtrise technique mais aussi de visées éthiques, artistiques… et relèvent un art de faire propre à chacun.

Que penses-tu des outils numériques comme outil de médiation ?

Cet été, l’initiative d’Artcurial au centre commercial Nicetoile à Nice, m’a intriguée. « LEXPO
Augmentée Yves Klein …La vibration de la couleur » est une exposition exclusivement numérique qui favorise l’échange avec le public. Les chalands du centre commercial peuvent manipuler les Reliefs éponges et les Anthropométries numérisés en Ultra-HD. La Symphonie Monoton-Silence y est diffusée en son «octophonique » et l’impression que les sons proviennent de différentes directions est bluffante. Ces démonstrations de nouvelles technologies sont divertissantes mais elles donnent surtout envie d’aborder l’authentique travail d’Yves Klein. Heureusement, Le MAMAC n’est pas très loin.

Les outils numériques de médiation sont des compléments précieux pour explorer les œuvres plus en détails. J’utilise souvent avec les visiteurs du Louvre-Lens les tables tactiles à disposition au niveau des Coulisses du musée. Cet espace de médiation interactive initie le visiteur aux questions liées à la conservation des œuvres d’art. Avec des visuels de très haute définition et des cartels numériques, le public est plongé dans l’étude scientifique ; les techniques de restauration, la scénographie ou encore l’histoire des collections sont révélés en quelques clics.

Gunilla Lapointe devant « Suzanne au bain » (Tintoret)

J’encourage aussi les jeunes visiteurs à s’approprier les œuvres en utilisant leurs applications mobiles. Ces expériences ne sont pas seulement récréatives mais susceptibles de développer un imaginaire personnel. Que pensez-vous de mon portrait à la manière du Tintoret ? (Si vous souhaitez plus d’information sur cette toile consultez cette page)

Je suis convaincue que rien ne remplace la rencontre, le face à face avec l’œuvre in situ. Pouvoir caresser du regard chaque détail dans un environnement neutre est un privilège. Mais je rêve d’un outil numérique qui complète cette observation par une immersion totale dans le contexte de création puis d’acquisition de l’objet. Des lunettes de réalité augmentée et un joystic vibrant sont déjà à l’étude mais, rien n’est encore satisfaisant, et puis il faudrait ajouter le son et l’odeur… Imaginez une expérience muséale totale qui mobilise tous les sens de manière synchronisée avec l’observation de l’objet exposé : un musée 4DX !

Quelle est ton œuvre préférée au Louvre Lens que tu aimerais faire découvrir aux lecteurs de Culturez-vous ?

Impossible de choisir une œuvre parmi toutes celles que je côtoie. Pourtant, à chaque fois que je traverse la Galerie du temps au musée du Louvre-Lens, je ne manque pas de saluer quatre babouins debout sculptés dans un énorme bloc de granit rose. Ils attirent immédiatement le regard ; leur charisme ne requiert aucune médiation. Cependant, pour comprendre ce qu’ils représentent, il faut imaginer ce groupe au 2e millénaire avant notre ère, en Egypte, à Louxor, à l’entrée du temple d’Amon, puis, en 1836 sur la place de la Concorde, à Paris, en soubassement de l’obélisque. Enfin, une vision des jeux matinaux bruyants de jeunes mâles babouins dans la savane, dressés sur leurs pattes arrières, aboyant pour saluer le premier rayon du soleil complète la perception de ce groupe qui vénère l’astre solaire. Pour en savoir plus, le musée du Louvre propose une sympathique animation qui explique l’histoire de ces quatre babouins impudiques ou des notices d’œuvres ici ou encore .

Photo d’en-tête : Gunilla Lapointe au Louvre-Lens © F. Borel

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