A la recherche du Louvre perdu avec Jiro Taniguchi

Remarqué en 1995 pour son manga L’homme qui marche, Jiro Taniguchi s’est peu à peu imposé en France comme un auteur incontournable. Mêlant dans ses albums la culture japonaise à des codes narratifs et esthétiques inspirés par la bande-dessinée franco-belge, il a séduit un large public et a permis de briser certaines réticences et préjugés qui entouraient le manga japonais. Chose intéressante, son succès en France est sans commune mesure dans le monde, et notamment au Japon, où il ne demeure que modestement connu.

En 2014, l’artiste a publié Les gardiens du Louvre. Il y raconte l’histoire d’un dessinateur japonais en voyage en Europe. Lors de son étape à Paris, il est frappé par une forte fièvre. Alors qu’il semble aller un peu mieux, il décide de se rendre au musée du Louvre, où il se perd. Commence alors un voyage mystérieux, mêlant rêves et réalités, où le dessinateur découvre les secrets et l’histoire de ces murs légendaires.

Dans cette œuvre, Taniguchi s’éloigne quelques peu de son support habituel puisque l’ouvrage est en grand format et en couleur. Toutefois, on reconnaît, à la fois dans le trait et dans la conduite du récit, la patte si singulière du mangaka.

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Peignant un héros qui déambule dans le Louvre, Taniguchi nous offre une certaine vision de l’expérience du visiteur de musée. Les œuvres sont l’occasion de rêveries et de voyages dans le temps. Le grand format permet à Taniguchi de laisser s’exprimer son goût pour les grandes compositions et les paysages. Le tout donne un récit très contemplatif, où Taniguchi semble décliner sous une nouvelle forme, son goût pour l’errance et la marche. Le visiteur du musée rejoint le marcheur solitaire dans la nature. De la même manière que les paysages, les murs et les œuvres du Louvre invitent notre héros à faire parler ses rêves et sa subjectivité, brouillant les frontières entre l’illusion et le réel. Le passage de l’ouvrage dans la campagne vient renforcer ce parallèle.

La dimension didactique de l’ouvrage n’est d’ailleurs pas trop présente, et laisse de la place à l’expérience presque sensible du lecteur, qui rejoint l’expérience du spectateur. L’auteur distille informations et anecdotes sur le musée mais sans « écraser le récit ». Il s’attache d’ailleurs à la dimension plutôt anecdotique de l’histoire – une longue partie de l’ouvrage est consacré à l’évacuation des œuvres du Louvre à la veille de l’invasion nazie. Comme le titre le suggère, le Louvre n’est pas présenté comme une institution hors du temps, monument figé, mais comme quelque chose de vivant. A travers les œuvres qu’il abrite et à travers sa propre histoire, le musée est un personnage à part entière qui entre en contact avec la subjectivité du spectateur et qui demeure marqué par l’actualité de l’histoire. A ce titre, le livre de Taniguchi peut être une manière d’inviter le visiteur à s’approprier l’endroit. Il suggère, de manière littérale, la rencontre du spectateur et du lieu, la rencontre du spectateur et des œuvres. De la même manière, la figure de l’artiste est abordée à travers la rencontre du héros avec des artistes comme Van Gogh, Corot, ce qui renforce l’impression de proximité.

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Conclusion

Dans Les gardiens du Louvre, Taniguchi nous présente une nouvelle variation de sa vision du fantastique ordinaire. Comme à son habitude, le récit est lent, très contemplatif, axé sur la rencontre d’une subjectivité et de son environnement. Toutefois, en peignant le Louvre, Taniguchi nous offre également une certaine interprétation de l’expérience du musée, en la liant à celle de la contemplation de la nature. Le musée est comme la nature : vivant, habité. Il raconte une histoire, des histoires, et imprègne de sa marque les vies qui le composent.

Ainsi, malgré quelques longueurs, émergent de l’ouvrage de véritables moments de grâce où se mêlent célébrations de l’art, de la nature, de Paris et de l’homme. En somme, Taniguchi nous offre une superbe balade visuelle, pétrie de sincérité, à travers l’art et le temps.

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Note :

2014 – 160 pages ISBN 978-2-75481-015-9
Collection Louvre, Editions Futuropolis

Julie Garnier

Passionnée par la littérature, la philosophie, l’histoire, l’animation japonaise et mille autres choses encore. Je cherche la poésie lovée au creux des choses. Car oui, « La poésie, c’est le plus joli surnom que l’on donne à la vie » (Prévert).

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1 commentaire

  1. Je suis plutôt d’accord avec la conclusion. Il y a bien quelques longueurs mais dans l’ensemble, certainement encore plus pour les amoureux de l’histoire de l’art, c’est une belle rêverie en image…

    Certaines planches feraient de superbes affiches de promo d’ailleurs 🙂

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