Laurent Mauvignier – Loin d’eux

Laurent Mauvignier Loin d'euxLuc vit à Orléans avec ses parents, Jean et Marthe. Derrière son apparente paresse se cache une obsession : échapper à l’anesthésie d’une vie avec peu de perspectives dans laquelle il ne parvient pas à s’épanouir. C’est ainsi qu’il fuit sa famille pour s’installer à Paris où il survit grâce à un travail de serveur de nuit. Luc parle peu de son mal-être, il se tait autant qu’il se tue. Dans son entourage, seule Céline – sa cousine – semble le comprendre et sent venir le drame qui pèse sur eux.

C’est ainsi que Luc se retrouve Loin d’eux. Il n’est pas seulement question de distance géographique mais aussi – surtout ! – du fossé énorme qui sépare deux générations incapables de se comprendre. Il y a pourtant beaucoup d’amour dans cette famille, peut-être trop, à tel point que de peur de blesser l’autre avec ses états d’âme, on préfère nourrir un silence pesant.

 

On ne pourra jamais se fâcher en vrai, à trop s’aimer comme nous on s’aime on va plus loin que les autres vers les points de rupture, parce que nous on sait les digues solides et qu’on s’aimera toujours.

 

Peut-on raconter le non-dit ? Parler du silence, de l’absence, de l’isolement et de la solitude ? L’exercice est délicat mais Mauvignier y arrive à merveille. D’un paragraphe à l’autre le narrateur change, on découvre tour à tour les pensées des différents membres de la famille : le mal-être de Luc, l’inquiétude de sa mère, la tendresse cachée de son père… Loin d’eux dresse un constat accablant : ceux que l’on aime le plus sont souvent ceux qui nous connaissent le moins.

 

C’est pas comme un bijou mais ça se porte aussi, un secret. Du moins, lui, c’était marqué sur le front qu’il portait une histoire qu’il n’a jamais dite.

 

Bouleversante, émouvante, poignante… voici une lecture dont je ne sors pas indemne mais, après tout, n’est-ce pas ce que l’on attend de la littérature ? Comme le disait Cioran « Un livre doit remuer des plaies, en provoquer même. Un livre doit être un danger ».

 

Extraits :

 

Extrait 1/5

C’est trop rapide et violent à cause de l’impossibilité qu’on a de tenir les yeux rivés trop longtemps sur quelqu’un, parce qu’on a peur qu’il découvre en nous ce qui peut se cacher d’humain et que, surpris par nos yeux fixés sur lui, ce soit lui, ce quelqu’un, elle, qui démasque le trajet dans ma tête, dénude dans mon allure ce avec quoi je peux me protéger d’eux tous, mon habit de garçon de bar. Oh oui j’ai tremblé parfois d’avoir vu que ses yeux à elle m’avaient dépouillé de tous les mensonges qui préservent.

Extrait 2/5

Comme avec les belles choses quand elles vous étreignent. La douleur qu’on a dans l’émotion et qu’on trouve un peu idiote, d’avoir mal là où justement c’est la douceur qui prend. Et puis la joie à dire des souviens-toi, ces moments qu’on aime, qu’on appelle pourquoi, dans nos têtes, si de vouloir les partager c’est seulement conjurer le sort de les avoir derrière soi. Ça, impossible j’ai dit, non, on ne peut pas accepter que des trucs heureux finissent comme ça, remplis du vide où ils nous ont laissés. Les rigolades, franches, et les têtes vides aussi qu’on avait dans ces moments où tous ensemble, en famille, on savourait même ça, les petits défauts de chacun.

Extrait 3/5

Tout cet amour qui n’avait servi à rien, qui n’avait rien pu éviter, et même avait été retourné et saccagé, nié par lui, Luc, en refusant de dire ce qui n’allait pas, en refusant de croire qu’un jour quelque chose pour lui irait mieux, cet amour refusé aussi, elle a dit, dans sa douleur à jamais maintenue secrète, à l’abri du regard de ses parents. Pourquoi n’a-t-il rien dit, pas parlé avec nous, pourquoi ces sourires alors et ces ces je vais bien je pense à vous dans les lettres, si les mots étaient faux, si en lui c’est autre chose qui parlait, des mots qu’il n’a jamais poussés vers les autres, vers nous. Il ne nous croyait pas capables de ça, comprendre. Il ne nous voulait pas comme témoins de son mal, comme les parents doivent être, des confidents aussi, parce qu’on comprend toujours ses enfants, n’est-ce pas, elle a dit. Et moi, j’ai répondu que c’était dur parfois, de bien se comprendre, qu’ils avaient fait comme ils avaient pu et que pour le reste on ne sait jamais ce qui se passe vraiment dans la tête des gens, même de nos enfants, parce que leur vie on ne la voit jamais comme elle est en vrai, juste comme devant nous se présentent les apparences qu’elle nous donne. Leur vie aussi avec les mensonges que nous on a, les petites choses qu’on garde tous en soi et qu’on partage parfois avec d’autres personnes que celles avec qui, vraiment, il faudrait en parler. En buvant mon café j’ai dit : question de force aussi. Dire ce qu’on a sur le coeur, sans vouloir faire mal, c’est difficile, et peut-être simplement il n’a pas pu à cause de la peur qu’il avait de vous faire mal, et puis voilà, cette force qu’il n’a pas eue, elle s’est retournée contre lui, et un moment sans doute il n’a rien pu contre elle. Voilà, c’est tout.

Extrait 4/5

Je ne comprenais rien de ce qu’il vivait, les choses hors d’atteinte pour lui, ses mains à jamais vides de n’avoir pas une seule fois pu saisir le monde comme seulement elles auraient voulu l’approcher. Je n’aurais jamais cru comment ce pouvait être possible de vivre dans sa tête tout cet espace qui se creusait. Il m’a dit : tu sais, papa, des fois, je cherche la foule pour qu’un peu mon corps se heurte à tous ces corps. Il a souri en allumant une cigarette, calmement il m’a regardé droit dans les yeux, j’ai vu ses yeux et il a dit : une fois aussi, dans la foule, c’est drôle, j’étais sûr que je voyais les autres et que j’aurais pu tout faire comme gestes, tous les trucs les plus obscènes tu sais, puisque personne ne me voyait.

Extrait 5/5

De ma voix, je suis sûr qu’il n’a pu entendre que ça, que je ne comprenais rien et que je laissais parler mon fils parce que c’était mon fils qui parlait. Il savait qu’il était seul vraiment et moi je l’ai vu aussi, à ce moment-là, comment il était seul vraiment sans qu’on puisse dire c’est la solitude. Ce qu’on dit, la solitude toujours comme un grand mot qui contiendrait toute la vérité des choses qu’on ressent en soi et qui ne peuvent pas émerger de soi, et retombent toujours alors plus profondes en soi quand les autres ne veulent pas entendre, ou ne peuvent pas, jamais, malgré tout l’effort qu’il a fallu pour les remonter jusqu’à eux.

 
Note : 
 

1999 – 126 pages – ISBN : 978-2-70-731801-5
Laurent Mauvignier – Français
Editions de Minuit

 

Photographie : Laurent Mauvignier par Baudouin

 

Antoine Vitek

Jeune trentenaire et vieux blogueur. Fondateur de Culturez-vous et organisateur de l’association "Un Soir, un Musée, un Verre". Flâneur professionnel et éternel curieux.

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