C’est un constat. Depuis quelques mois, les expositions temporaires de la Maison de la Culture du Japon à Paris montent en puissance. Une programmation encore trop discrète dans l’offre muséale parisienne, mais une programmation originale et de (très) grande qualité. Après un focus remarqué à la rentrée 2016 sur l’estampe au travers d’une exposition consacrée à Paul Jacoulet, un Français au Japon créateur d’estampes remarquées et remarquables, La Maison de la Culture du Japon a ouvert ce 16 novembre 2016 une exposition sur les kimonos et, plus largement, sur l’œuvre de Kunihiko Moriguchi. « Conservateur d’un bien culturel immatériel important » ou « trésor national vivant », Kunihiko Moriguchi fait partie du cercle confidentiel des quelques 170 personnes reconnues comme telles au Japon par la loi de 1950 sur le patrimoine. Fils de Kakô Moriguchi, qui fut également trésor national vivant en 1967 dans le domaine du yûzen, technique tricentenaire réservée aux kimonos d’apparat, Kunihiko Moriguchi a hérité de ces techniques de son père, mais en a poussé le perfectionnement encore plus loin, faisant évoluer l’artisanat traditionnel dans le domaine du textile : selon lui, « la raison d’être du yûzen n’est pas seulement d’embellir la personne qui le porte, mais aussi de pouvoir se contempler comme un tableau ».

Kimono Écailles
Kimono Écailles [Uroko-Mon], 2012, coll. de l’Agence nationale japonaise des affaires culturelles, 2012. Les procédés techniques suivants ont été utilisés pour la réalisation : teinture par réserve [itomenori aki], application de pâte de riz sur les motifs pour les protéger de la teinture [norifuse], saupoudrage de pâte de riz [makinori], teinture à la brosse [jizome], lavage à l’eau pure. © photo L. Albaret.

Kunihiko Moriguchi en quelques dates…

L’étonnant parcours de Kunihiko Moriguchi, un personnage fascinant de simplicité et de gentillesse que nous avons pu rencontrer lors du vernissage, est impressionnant. On ne retiendra que quelques dates et moment-clés de sa riche biographie. Né en 1941, originaire de Kyoto, Kunihiko Moriguchi suit des études artistiques, étudie le Français à l’institut franco-japonais du Kansai – « par rejet du Pop art américain » précise-t-il – et rejoint la France en qualité de boursier du gouvernement français (1963). Cette année-là, il se lie d’amitié avec Balthus, commissaire de l’exposition L’au-delà dans l’art japonais au Petit Palais. Diplômé de l’École nationale supérieure des arts décoratifs (1966), il commence à travailler l’art de la teinture yûzen à la villa Médicis, puis revient dans l’atelier de son père à Kyoto (1967) sur les conseils de Balthus, une « entrée en religion » où il réalise son premier kimono (1968). « Retrouver le père« , mais « trouver son propre langage » comme le souligne son ami Germain Viatte dans le catalogue de l’exposition. Les premiers kimonos sont réalisés par Kunihiko Moriguchi avec succès ; les expositions se succèdent alors au Japon, en France et en Suisse. Conseiller particulier du National Museum of Modern Art de Kyoto et de la Fondation du Japon (1978), chevalier des Arts et Lettres en France (1988), décoré de la médaille au ruban violet par le Japon (2001), trésor national vivant – teinture yûzen (2007), Kunihiko Moriguchi multiplie les expositions, les conférences à travers le monde, propose un cours à l’École Boule intitulé « Innover dans la tradition » (2015), puis est récemment l’invité de la Manufacture nationale de Sèvres pour y concevoir une tasse à café (2016), magnifique objet exposé dans l’exposition de la Maison de la Culture du Japon à Paris.

Tasse à café Minori
Tasse à café Minori, avec l’adaptation du kimono Fructification (2013) au volume de l’objet, un travail commun entre Kunihiko Moriguchi et des artisans de Sèvres, couleur petit feu et or 24 carats, 2016. Un projet de service à café est à l’étude, tout comme la déclinaison de la tasse dans une série limitée © photo L. Albaret.

La technique yûzen selon Kunihiko Moriguchi

La technique yûzen de Kunihiko Moriguchi qu’il développe dès les années soixante est très personnelle et détonne avec la tradition portée par son père. Géométrique et abstrait dans la conception du motif, tout en respectant les techniques traditionnels du Japon et sans oublier qu’il s’agit de vêtir le corps d’une femme, l’artiste a su très vite fusionner le savoir-faire japonais aux techniques des avant-gardes du XXe siècle en Europe, avec une influence certaine de l’art déco. Dans son processus de création, Kunihiko Moriguchi travaille selon un certain ordre qui, selon lui, est « une contrainte et une motivation qui me permet de découvrir mon propre potentiel en m’y conformant« . Dans la phase de conception et de réalisation d’un kimono, se créé un ordre caché et un ordre apparent : ordre caché, qui n’est pas destiné à être vu – comme l’ourlet d’un sous kimono – et ordre apparent, de « celui qui regarde le kimono, et qu’il a tout liberté d’inventer. Libre à lui d’imaginer ce qui est caché : il en émergera toujours quelque chose« . Une vision qui a inspiré le titre de l’exposition, « vers un ordre caché ».

Vers un ordre caché

Quant à l’exposition, il est illusoire de décrire successivement les trésors qu’elle propose, un condensé de 50 ans de création de l’artiste, le premier kimono exposé, Lumière (Hikari), datant de 1967 ! Outre la présentation scénographique soignée de 26 kimonos, des pièces uniques provenant notamment du National Museum of Modern Art de Tokyo, de l’Hiroshima Prefectural Art Museum, de l’Agence nationale japonaise des affaires culturelles et de collections privées rassemblées dans une sorte de rétrospective, les étapes de l’exécution du kimono par Kunihiko Moriguchi, de l’Eba au Shitate, soit plus d’une vingtaine, sont présentées dans l’exposition par un film clair et concis – que l’on aurait aimé visionner sur un grand écran. Dans les autres facettes de l’œuvre de Kunihiko Moriguchi, on retiendra également un sac de courses inspiré par le motif du kimono Fructification créé en 2013, sac créé pour le 110e anniversaire du grand magasin japonais Mitsukoshi en 2014, mais surtout les deux tasses Minori, mélange entre la tradition japonaise et la pratique des artisans de Sèvres, résultat émouvant d’une rencontre et d’un partage en 2016 porté par la fondation Bettencourt Schueller dans un programme joliment appelé « Transmissions croisées ».

Kimonos en présentation dans l’exposition
Kimonos en présentation dans l’exposition. La Maison de la Culture du Japon à Paris a particulièrement soigné l’éclairage des kimonos dans la scénographie, mettant en valeur la finesse des motifs géométriques et la chaleur de la soie © photo L. Albaret

À noter que cette exposition rétrospective en l’honneur de Kunihiko Moriguchi ne dure qu’un mois et se termine donc le 17 décembre prochain. L’entrée est gratuite – comme la majorité des expositions de la Maison de la Culture du Japon à Paris – et un joli catalogue de 112 pages en couleur reprenant tous les objets présentés, une notice pour chaque kimono et – entre autres – un entretien particulier avec Kunihiko Moriguchi, est proposé au visiteur à un prix accessible de 14,00 euros, un bref souvenir nécessaire de cette exposition qui met brillamment à l’honneur un des plus exceptionnels trésor national vivant du Japon.

Informations pratiques

Maison de la Culture du Japon à Paris
101 bis, Quai Branly (Paris 15e)
Salle d’exposition – niveau 2

Jusqu’au 17 décembre 2016
Entrée libre du mardi au samedi de 12h à 20h

Médiéviste de formation, proche de l’histoire des grands conflits mondiaux, de l’aéronautique – et de l’aéropostale en particulier. co-créateur de l’association « Un Soir, un Musée, un Verre ». je dors peu, je lis beaucoup, et j’écris énormément. Une de mes rares facilités. Avec la recette de la truffade auvergnate et les citations latines utilisées à bon escient.

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