Romain Gary (Emile Ajar) – L’angoisse du roi Salomon

Romain Gary Emile Ajar L'angoisse du Roi Salomon CouvertureJean est chauffeur de taxi à Paris. Lors d’une course il fait la rencontre de Salomon Rubinstein, tailleur à la retraite qui a fait fortune dans le prêt-à-porter et qui occupe ses vieux jours en venant en aide aux démunis ou à ceux qui crèvent de solitude. Salomon propose à Jean de lui racheter le crédit de son taxi s’il accepte de réaliser quelques visites à domicile pour des personnes dans le besoin.
C’est ainsi que Jean se rend chez Cora Lamenaire, ancienne chanteuse qui a connu son heure de gloire sous l’occupation avant d’être mise au banc de la société à la Libération pour avoir eu une relation avec un allemand. Rapidement, Jean va découvrir que Cora et Salomon se connaissent et partagent une histoire aussi touchante que douloureuse.

L’angoisse du roi Salomon est le dernier roman de Romain Gary publié sous le pseudonyme d’Emile Ajar. Malgré ce prête-nom on y retrouve pleinement le style de Romain Gary, son lyrisme, sa poésie et son romantisme.

 

Il a toujours aux lèvres une espèce de sourire, pas vraiment, mais plutôt comme une trace du sourire qui était passé par là il y a très longtemps et en a laissé un peu pour toujours.

 

Le personnage de Jean est très attachant. Autodidacte, il n’a pas passé beaucoup de temps sur les bancs de l’école mais a beaucoup lu et adore fouiller dans les dictionnaires pour comprendre les sens cachés des mots. Ce goût profond pour la langue lui fait utiliser un langage parfois déroutant : Jean vit dans son monde et pourtant, il est prêt à beaucoup pour aider son prochain.

Au fil des pages on le regarde partir à la rencontre de vies désordonnées que ses petits coups de pouce, distribués à la manière d’une Amélie Poulain, vont pouvoir aider. Il lui sera pourtant difficile de venir en aide à ceux qu’il aime le plus : Salomon et Cora qui traînent tous deux un passé lourd et des années d’incompréhensions.

 

Nous sommes tous coupables de non assistance à personnes en danger, et, le plus souvent, nous ne savons même pas de quelles personnes il s’agit. Alors, quand nous en connaissons une, il faut faire son possible pour l’aider à vivre.

 

Jean est un personnage touchant mais très complexe, c’est peut-être ce qui fait que j’ai été moins sensible à ce livre qu’à Clair de femme ou aux Cerfs-Volants, qui restent mes deux romans préférés de Gary.

Pour autant, L’angoisse du roi Salomon reste un très bon roman où le talent de Gary s’exprime encore une fois à merveille. Comme toujours quand on se plonge dans un de ses livres, il faut être prêt à affronter quelques passages qui pourraient bien vous bouleverser.

 

Quand on aime comme on respire, ils prennent tous ça pour une maladie respiratoire.

 

Ce n’est pas un livre que je conseillerais pour commencer à lire Gary mais ceux qui sont déjà sous le charme de l’écrivain prendront beaucoup de plaisir à s’y plonger.

 

Extraits :

 

Extrait 1/5

Moi, quand je suis en présence d’un con, d’un vrai, c’est l’émotion et le respect parce qu’enfin on tient une explication et on sait pourquoi. Chuck dit que si je suis tellement ému devant la Connerie, c’est parce que je suis saisi par le sentiment révérenciel de sacré et d’infini. Il dit que je suis étreint par le sentiment d’éternité et il m’a même cité un vers de Victor Hugo, oui, je viens dans ce temple adorer l’Eternel. Chuck dit qu’il n’y a pas une seule thèse sur la Connerie à la Sorbonne et que cela explique le déclin de la pensée en Occident.

Extrait 2/5

Ils me font rigoler. Si vous prenez le petit Robert, vous voyez qu’il y a à peine deux mille pages là-dedans et ça leur a suffi depuis le début des temps historiques et pour toute la vie et même après. Chuck dit que je suis le douanier Rousseau du vocabulaire, et c’est vrai que je fouille les mots comme un douanier pour voir s’ils n’ont pas quelque chose de caché.

– Vous avez un dictionnaire, mademoiselle Cora ?

– J’ai le petit Larousse. Tu veux le voir ?

– Non, c’est pour savoir avec quoi vous vivez.

Je pensais : bon, enfin, il y en a même qui réussissent à vivre avec le smic.

Extrait 3/5

Je dormais chez Aline presque tous les soirs. Elle avait des cheveux qui devenaient un peu plus longs à ma demande. On se parlait peu, on n’avait pas à se rassurer. J’étais avec elle tout le temps même quand je la quittais. Je me demandais comment j’avais pu vivre avant si longtemps sans la connaître, vivre dans l’ignorance. Dès que je la quittais elle grandissait à vue d’œil. Je marchais dans la rue et je souriais à tout le monde, tellement je la voyais partout. Je sais bien que tout le monde crève d’amour car c’est ce qui manque le plus, mais moi j’avais fini de crever et je commençais à vivre.

Extrait 4/5

Et quand tu es heureux, mais alors ce qu’on appelle heureux, tu as encore plus peur parce que tu n’as pas l’habitude. Moi je pense qu’un mec malin il devrait s’arranger pour être malheureux comme des pierres toute sa vie, comme ça il n’aurait pas peur de mourir. Je n’arrive même pas à dormir. C’est le trac. Bon, on est heureux, c’est quand même pas une raison pour se quitter ?

– Tu veux un tranquillisant ?

– Je ne vais pas prendre un tranquillisant parce que je suis heureux, merde. Viens ici.

– La vie ne va pas te punir parce que tu es heureux.

– Je ne sais pas. Elle a l’oeil, tu sais. Un mec heureux, ça se remarque.

Extrait 5/5

J’attendais. J’avais le pressentiment. Je savais qu’avec monsieur Tapu on ne pouvait pas toucher le fond, c’est sans limites.

– Les affaires avant tout, vous comprenez. Tous les Juifs investissent en ce moment dans les timbres d’Israël. Ils se disent que lorsque les Arabes auront supprimé Israël à coups de bombes nucléaires, il ne restera plus que les timbres-poste ! Et alors… Vous pensez !

Il leva un doigt.

– Quand l’Etat juif aura disparu, ces timbres-poste auront une valeur énorme ! Alors, ils investissent !

On était en plein mois d’août mais j’en avais la chair de poule, tellement c’était profond. Chuck dit que c’est ainsi que le monde a été créé, que la Connerie soit et le monde fut, mais ce sont là des vues de l’esprit et moi je pense qu’il y a eu plutôt quelqu’un qui s’amusait sans penser à mal et c’est sorti comme ça, un gag qui a pris corps. (…) J’ai ôté ma casquette qui s’était dressée sur ma tête sous l’effet des cheveux et j’ai dit :

– Excusez-moi, majesté, il faut que je vous quitte… Je vous dis majesté parce que c’est l’étiquette et que les rois des cons, il n’y a pas plus vieux comme monarchie !

 
Note : 
 

1979 – 350 pages – ISBN : 978-2-07-037797-8
Romain Gary / Emile Ajar (1914-1980) – Français d’origine Polonaise

 

Antoine Vitek

Fondateur de Culturez-vous. Organisateur de l’association "Un Soir, un Musée, un Verre". Amoureux des livres, de Paris et de ses musées. Flâneur professionnel et éternel curieux.

Vous pourriez aussi aimer...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Abonnez-vous à notre Newsletter

Chaque mois, recevez le meilleur de Culturez-vous dans votre boite mail !

Merci ! Consultez votre boite mail pour valider votre inscription.