Roland Barthes – Journal de deuil

Résumé :

Barthes avait un an lorsque son père est décédé pendant la guerre. Sa mère était donc tout pour lui. A la mort de celle qu’il appelle « Mam », le 25 octobre 1977, il est anéanti. Le lendemain, il entame un journal de deuil constitué de 330 feuillets, publiés à titre posthume en 2009.


 

Avis :

Roland Barthes - Journal de deuil

Barthes était très proche de sa mère. Après l’avoir accompagnée pendant sa maladie, il est complètement désœuvré lorsqu’elle décède et plonge dans une forme d’acédie. Il est bouleversé et ne sera plus le même jusqu’à sa mort prématurée en 1980. Dans chacun de ces feuillets on ressent la tristesse et l’abattement. Il le dit lui-même, « j’ai perdu la Raison de ma vie ».

Le Nouvel Observateur a intelligemment surnommé ce journal « Fragments d’un discours douloureux ». Car c’est bien la douleur qui teinte chacune de ces pages. Le texte est parfois difficile à lire – on évitera de s’y plonger par moments de déprime – mais il est d’une rare beauté. Finalement, à travers toute cette peine qui transparait ici, c’est une formidable déclaration d’amour que Barthes adresse à sa mère.

Extrait : 11 novembre

Solitude = n’avoir personne chez soi à qui pouvoir dire : je rentrerai à telle heure ou à qui pouvoir téléphoner (dire) : voilà, je suis rentré.

Extrait : 28 novembre

A qui pourrais-je poser cette question (avec espoir de réponse) ?

Pouvoir vivre sans quelqu’un qu’on aimait signifie-t-il qu’on l’aimait moins qu’on ne croyait… ?

Extrait : 2 avril 1978

Qu’ai-je à perdre maintenant que j’ai perdu la Raison de ma vie – la Raison d’avoir peur pour quelqu’un.

Extrait : 13 juin 1978

Manie qu’ont les gens (en l’occurrence le gentil Severo) de définir spontanément le deuil par des phénomènes : Tu n’es pas content de ta vie ? – Mais si, ma « vie » va bien, je n’y ai aucun manque phénoménal ; mais sans aucun trouble extérieur, sans « incidences », un manque absolu : précisément, ce n’est pas le « deuil », c’est le chagrin pur – sans substituts, sans symbolisation.

Extrait : 13 juillet 1978

Deuil

Moulay Bou Selham

Je vis les hirondelles voler dans le soir d’été. Je me dis – pensant avec déchirement à mam. – quelle barbarie de ne pas croire aux âmes – à l’immortalité des âmes ! quelle imbécile vérité que le matérialisme !

Extrait : 1er août 1978

[Peut-être déjà noté]

Me suis toujours (douloureusement) étonné de pouvoir – finalement – vivre avec mon chagrin, ce qui veut dire qu’il est à la lettre supportable. Mais – sans doute – c’est parce que je peux, tant bien que mal (c’est-à-dire avec le sentiment de ne pas y arriver) le parler, le phraser. Ma culture, mon goût de l’écriture me donne ce pouvoir apotropaïque, ou d’intégration : j’intègre* par le langage.

Mon chagrin est inexprimable mais tout de même dicible. Le fait même que la langue me fournit le mot « intolérable » accomplit immédiatement une certaine tolérance

*faire entrer dans un ensemble – fédérer – socialiser, communiquer, se grégariser.

Extrait : (10 août 1978)

Proust SB 87

« La beauté n’est pas comme un superlatif de ce que nous imaginons, comme un type abstrait que nous avons devant les yeux, mais au contraire un type nouveau, impossible à imaginer que la réalité nous présente. »

[De même : mon chagrin n’est pas comme le superlatif de la peine, de l’abandon, etc., comme un type abstrait (qui pourrait être rejoint par le métalangage), mais au contraire un type nouveau, etc.]

Extrait : 1er mai 1979

Je n’étais pas comme elle, puisque je ne suis pas mort avec (en même temps qu’) elle.

 
Note : 

1977-1979 (publication en 2009) – 269 pages – ISBN : 978-2-7578-2622-5
Roland Barthes (1915-1980) – Français

 

Antoine Vitek

Jeune trentenaire et vieux blogueur. Fondateur de Culturez-vous et organisateur de l’association "Un Soir, un Musée, un Verre". Flâneur professionnel et éternel curieux.

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