Posy Simmonds – Gemma Bovery

Un couple de jeunes Anglais qui décident de s’installer dans la France rurale en rachetant une vieille bicoque, voilà qui n’a rien d’original. Cela le devient lorsque Martin Joubert, l’ancien éditeur parisien revenu vivre dans sa Normandie natale pour y tenir la boulangerie de son père, découvre qu’ils se nomment Mr et Mrs Bovery. Ce patronyme ne manque pas de réveiller chez Joubert d’ardents souvenirs littéraires. Si l’on ajoute à cela qu’elle se prénomme Gemma et lui Charlie, il n’en faut pas plus pour faire le parallèle.

Gemma BoveryLe roman graphique de Posy Simmonds débute par la fin de l’histoire : Gemma est morte et Charlie est au plus mal. Le journal intime de Gemma Bovery, retrouvé après sa mort et subtilisé par Joubert, devient ainsi le fil conducteur d’une histoire dont le boulanger sera le narrateur. Plus l’intrigue se noue, plus les similitudes entre Mrs Bovery et Mme Bovary sont flagrantes. Tandis que l’une s’ennuyait en achetant des tissus et des vêtements à la mode de Paris, l’autre change régulièrement la décoration de son « cottage » qui n’est en réalité qu’une masure. La conséquence est la même : une lente accumulation de dettes. Les deux héroïnes sont en outre liées par un même vice qui les perdra : l’adultère.

La plume de Posy Simmonds dresse une série de portraits acerbes et contemporains, dans la même veine que Flaubert. Les personnages portent réellement leur psychologie sur leur physionomie et il n’est pas besoin de les entendre parler pour savoir ce qu’ils ont à dire. Le texte, abondant, permet une plus grande profondeur dans l’intrigue. Le jeu sur la typographie qui permet de distinguer les réflexions de Joubert de ses souvenirs et de la lecture du journal de Gemma font entrer le lecteur dans un riche dialogue intérieur.

Cette actualisation de Madame Bovary n’est pas une simple réécriture, mais bien une invention pleine et entière. C’est que le doute taraude le lecteur à chaque instant : si le ton de Flaubert condamnait par touches discrètes son héroïne éponyme, n’en est-il pas de même dans Gemma Bovery, où l’intégralité du récit est pris en charge par le boulanger Joubert ? Nous pourrions aisément nous laisser aveugler par les similitudes pour ne pas voir que Gemma et Charlie Bovery ne sont pas Emma et Charles Bovary, que La Boissière n’est pas La Vaubyessard et qu’Hervé n’est pas Rodolphe. Il nous faut alors cheminer sur le fil de l’incertitude, en sachant que les deux héroïnes meurent à la fin. Répétant sans cesse le mot d’Oscar Wilde : « La vie imite l’art bien plus que l’art n’imite la vie », Joubert, et nous avec lui, redoute autant qu’ils espère un dénouement à la Flaubert.

[Si l’on désire absolument visionner un film d’Anne Fontaine, on préférera revoir Perfect Mothers plutôt que de voir un Luchini et une Arterton à contre-emploi dans une intrigue réduite à sa plus simple expression.]

 
Note : 
 

2000 (réédition 2014) – 128 pages – ISBN : 978-2-207-11832-0
Posy Simmonds (anglaise)
Editions Denoël

 

Gilles

Fils posthume, caché et renié du Régent et de la Mère Angélique Arnauld, j’en ai hérité certains traits de caractère. Amateur d’art contemporain (c’est Antoine qui m’a dit de mettre ça), d’humour potache et de littérature latine. Je n’aime pas les gens qui commencent leurs phrases par « Vous n’êtes pas sans ignorer… »

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2 commentaires

  1. Leiloona dit :

    Hum, il me faudra lire ce roman graphique car le film ne m’a pas du tout conquise, le propos était plat et sans ce second sens perceptible chez Flaubert …

  2. Chloe dit :

    Vous faites un article sur le livre de Posy Simmonds avec une énorme erreur : vous nommez le narrateur Martin Joubert alors que son prénom est en réalité Raymond, que nous pouvons lire dès le début de l’histoire. Vous indiquez qu’il est préférable de ne pas voir le film d’Anne Fontaine qui, je suis d’accord avec vous, ne rend pas justice au livre, mais vous citez cependant le prénom qui est donné à Joubert dans ce film, pas le même que dans le livre.

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