Philippe Jaenada – Le chameau sauvage

Résumé :

Si on devait ne retenir qu’une caractéristique chez Halvard Sanz, ce serait probablement la poisse ! En effet, ce trentenaire parisien joue de malchance et attire autour de lui toutes les catastrophes possibles et imaginables. Pourtant, il va rapidement faire une rencontre qui va changer sa vie, ce n’est pas Amélie Poulain (ça aurait pu !) mais Pollux Lesiak. Instantanément Halvard va tomber fou amoureux de cette demoiselle qu’il va pourtant bien vite perdre de vue. Il tentera alors de la retrouver en comptant notamment sur l’aide d’Oscar, son ange gardien. Mais pour Halvard, personnage anxieux, timide et à l’imaginaire sur-développé, rien n’est simple et son parcours lui réserve bien des surprises (pour notre plus grand bonheur !).


 

Avis :

Philippe Jaenada - Le chameau sauvage

Romain Monnery m’avait vivement conseillé la lecture de ce livre et le coup de cœur de Yspaddaden a fini de me convaincre. Je me suis pourtant plongé dans ce livre avec quelques doutes : le résumé montre bien que l’histoire est un peu « hors norme » voire légèrement déjantée, or ce genre de livre peut vite devenir ennuyeux, surtout sur près de 400 pages. Heureusement, et c’est probablement là que réside tout le génie de Philippe Jaenada, il n’en est rien et cette lecture est un pur bonheur, on se laisse porter par ce personnage haut en couleurs et je n’ai pas le souvenir d’un livre qui m’ait autant fait rire que celui-ci.
Le personnage d’Halvard Sanz est incroyablement travaillé, Jaenada parvient à nous en présenter toutes les facettes de sorte que, rapidement, on est convaincu de très bien le connaître et il devient extrêmement attachant. On imagine très bien pouvoir le croiser, au détour d’une rue, perdu dans ses pensées. En homme du monde, Halvard me fait un peu penser à Monsieur Manatane et aux « Jamais au grand jamais ». En effet, comme le montre l’extrait ci-dessus, Halvard profite de son histoire pour nous donner quelques conseils de savoir-être en société. Mais s’il est une chose où Halvard n’est pas très doué, et pour laquelle il aurait bien besoin de conseils, c’est la drague, et sa maladresse ne va pas l’aider ! Il va donc s’employer, tout au long du livre, à tenter de conquérir le cœur de Pollux, en alternant entre joie, déprime et inquiétudes, mais sans jamais mettre de côté son grand sens de l’humour.
Clairement, c’est un livre qui fait du bien. Le temps de cette lecture, Halvard devient notre meilleur ami et sa présence rassure, amuse, divertit ! En refermant ce livre j’ai eu envie de dire un grand MERCI à Philippe Jaenada, cette lecture a été un grand bonheur et c’est donc sans hésitations que je lui attribue un coup de cœur grandement mérité !

 

Extrait :

 

QUE FAIRE EN CAS DE CHUTE ?

Il nous arrive plus souvent qu’à notre tour de trébucher en pleine rue, devant tout le monde. Les plus malchanceux d’entre nous tombent, mais même si l’on parvient à se ressaisir à temps en battant des bras, il n’est jamais commode de repartir d’un pas tranquille et altier sous l’oeil moqueur des spectateurs. Face à une telle mésaventure, nous réagissons de différentes manières selon notre caractère ou notre expérience de la vie :

Nous pouvons, par exemple, nous relever comme un diable en une fraction de seconde et tourner la tête de tous côtés pour savoir si quelqu’un nous a vu. C’est doublement stupide. D’abord parce que nous devrions nous douter que tout le monde ou presque nous avu, ensuite parce que notre réaction de pauvre type qui n’assume pas sa chute fera rire les passants à gorge déployée, même ceux (sombres ou charitables) que l’incident en lui-même aurait laissés froids. Nous sommes stupide.

Autre réaction possible : si nous sommes franchement timide (ou franchement naïf), nous restons à terre. Sans relever la tête, nous regroupons nos affaires éparpillées autour de nous et, assis sur le trottoir ou sur une marche de l’escalier dans lequel nous sommes tombé, nous nous mettons à regarder nos ongles ou à nous recoiffer (ceux d’entre nous qui fument allument une cigarette), dans l’espoir de faire croire à l’assistance que nous ne sommes pas tombé par inadvertance : nous étions si fatigué que nous avons dû nous jeter au sol immédiatement, nous en avions ras le bol de marcher. Mais même les enfants les plus crédules ne se laissent pas berner par notre manoeuvre. (Nous sommes très rares à utiliser cette méthode grossière).

En revanche, nous sommes nombreux à employer la suivante, qui est de loin la plus répandue chez ceux qui tombent comme chez ceux qui simplement trébuchent sans choir : après nous être relevé le plus calmement possible pour montrer à tous que nous n’avons pas honte, nous nous retournons en fronçant les sourcils et cherchons du regard ce qui a bien pu nous faire perdre l’équilibre – nous voulons signifier par là que nous ne sommes pas le genre de gars qui tombe par hasard, sans raison, et qu’en général nous tenons parfaitement debout sur nos jambes. Par ce simple coup d’oeil en arrière, nous crions au monde : « Je vous assure que j’ai un équilibre fantastique, d’habitude. » Comme nous ne trouvons que très rarement l’obstacle responsable de notre faux pas (grosse pierre ? bûche ? crevasse dans le trottoir ?), nous haussons les épaules et reprenons notre route en laissant les spectateurs bouche bée, pétrifiés, médusés par l’énigme de l’obstacle invisible. Mais cette technique est si employée de nos jours (il suffit de s’asseoir une heure ou deux en terrasse pour en observer les nombreux adeptes) qu’elle ne trompe plus personne : chacun sait qu’il aurait réagi exactement de la même manière, et chacun sait aussi que s’il trébuchait seul sur un chemin de montagne ou sur un trottoir désert, la nuit, il ne lui viendrait pas une seconde à l’esprit de se retourner en prenant un air étonné.

Est-ce à dire qu’une fois au sol nous sommes foutu ? Est-ce à dire qu’on ne se relève jamais avec les honneurs ? Non. Il existe un autre procédé de redressement que nous n’osons pas encore trop utiliser tant il nous semble audacieux :

Il suffit de nous débrouiller pour faire croire au public que si nous sommes tombé, c’est simplement que nous songions. Nous étions perdu dans nos réflexions. Et la chute n’est due qu’à cela : nous attachons beaucoup plus d’importance à notre esprit qu’à nos pieds. Ce qui change une faiblesse (« Regardez-moi ce couillon qui tient pas debout ») en force (« Qu’est-ce qu’il pense ! »). Comment allons-nous nous y prendre ? C’est très simple : en nous relevant, nous allons secouer doucement la tête de droite et de gauche, en composant une petite moue ironique (les yeux levés au ciel) qui signifiera : « Mais où ai-je la tête ? Ah, je suis incorrigible… » Et aussitôt, dès le premier pas (car bien entendu, nous repartons droit devant, comme si nous étions seul sur un chemin de montagne ou sur un trottoir désert, la nuit), nous allons replonger dans nos pensées mystérieuses (enfantin : nous prendrons un air expressif et lointain, le visage fermé de celui dont personne ne peut pénétrer l’âme, nous sourirons peut-être dans le vide ou nous froncerons les sourcils, comme si une foule d’idées et d’images passionnantes défilaient derrière ce masque). Plus rien ne comptera pour nous, nous serons seul au monde. Et que pensera chacun des spectateurs présents ? Impressionné, admiratif, il pensera : « Avec une vie intérieure aussi dense, il est bien normal que ce gars-là tombe de temps en temps. »

 
Note : 
 

1997 – 382 pages – ISBN : 978-2-290-34953-3
Philippe Jaenada – Français

Article initialement publié sur le blog Art Souilleurs

 

Antoine Vitek

Fondateur de Culturez-vous. Organisateur de l’association "Un Soir, un Musée, un Verre". Amoureux des livres, de Paris et de ses musées. Flâneur professionnel et éternel curieux.

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13 commentaires

  1. clara dit :

    Je l’ai très vite abandonné… j’avoue!

  2. Reka dit :

    J’ai adoré… en Particulier le passage avec la « mutante » qui met sa cuisine à l’envers, mais j’ai trouvé que la fin du livre s’essoufflait un peu.
    Cependant, incontestablement, je suis une grande grande fan des parenthèses à la Jaenada !

  3. Ys dit :

    Dommage que tu ne puisses pas voir le grand sourire qui s’affichait sur mon visage au fur et à mesure que je lisais ton avis : heureuse, je suis ! Qu’est-ce que j’aime cet humour-là… Ça donne envie de continuer, n’est-ce pas ?
    Pour ma part, le Monnery est dans ma PAL depuis peu, tu vois, je te suis aussi, je crois que je vais me le garder pour les vacances de Noël.

  4. Tulisquoi dit :

    J’ai été moins convaincu que toi sur ce titre. Je n’ai pas trouvé cela désagréable à lire, mais je n’ai pas accroché avec cet humour…

  5. Antoine dit :

    Clara -> il faut retenter le coup, c’est vraiment un bon livre ! 🙂

    Reka -> C’est vrai que ce passage est particulièrement drôle, je m’en souviendrai longtemps !

    Ys -> Oh oui, ça donne envie d’en lire d’autres. Romain Monnery m’avait dit que les autres livres de Jaenada étaient plutôt biens, je pense que je vais tenter de renouveler l’expérience ! Et tu as raison de mettre « Libre, seul et assoupi » dans ta PAL, il le mérite !

    Tulisquoi -> Il faut bien que les avis soient partagés sinon ça ne serait pas intéressant 🙂

  6. Ingannmic dit :

    C’est le premier roman que j’ai lu de Jaenada, et depuis, il ne m’a jamais déçue…
    A chaque fois que l’on entre dans un de ses romans, on a l’impression de retrouver un bon copain, sympa et rigolo.
    Mon préféré à ce jour est son dernier : « 16h30, plage de Manacorra ».

  7. Marie dit :

    Ce livre atypique et un peu déjanté me tente beaucoup ! C’est noté !

  8. liliba dit :

    Beaucoup aimé cet humour décalé, une bonne lecture pour moi !

  9. Merci de créditer la photo, qui m’appartient…

  1. 1 avril 2014

    […] Jaenada et son écriture teintée de beaucoup d’humour. Je vous recommande vivement Le chameau sauvage où vous apprendrez notamment comment réagir si vous glissez en public pour ne pas avoir trop […]

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