Philippe Forest – Le nouvel amour

Résumé :

Après avoir fait face à la mort de sa fille (voir Tous les enfants sauf un) Philippe Forest se retrouve dans un équilibre émotionnel précaire. Autour de lui il y a deux femmes : Alice, son épouse aussi dévastée que lui et Lou avec qui il tisse une nouvelle relation amoureuse à laquelle il n’aspirait plus. Mettant de côté toute pudeur, Philippe Forest se focalise dans ce livre sur cet instant à la fois magique et incertain qu’est la naissance d’un nouvel amour.


 

Avis :

Philippe Forest - Le nouvel amour

Suite à la mort de leur fille, le couple que Philippe Forest formait avec sa femme Alice n’est plus que l’ombre de lui-même. Même s’il y a encore de l’amour entre eux, ils s’autorisent tous deux, dans un accord tacite, des relations extraconjugales qui leurs permettent de trouver une sorte d’échappatoire à un quotidien qui les attire continuellement vers le vide. C’est donc dans ce contexte que Philippe Forest tombe amoureux de Lou, une jeune femme qui lui permet de s’évader et de prendre conscience qu’un autre départ serait possible.

Philippe Forest a ressenti de nombreuses fois le besoin d’écrire sur la maladie et la disparition de sa fille. Le nouvel amour se démarque de cette tradition puisque le deuil n’en est pas le thème central et ce, même si la présence de sa fille se ressent toujours dans de nombreux passages. L’auteur s’interroge sur ce que sa fille aurait pu penser ou devenir mais le cœur de ce livre reste bien la naissance de ce nouvel amour.

Ce qui frappe dans ce roman (ou plutôt dans cette autofiction) c’est la sincérité avec laquelle Philippe Forest se livre. Déplorant n’avoir jamais trouvé de livres qui expliquaient sans pudeur les affres d’une relation amoureuse, il se plie lui-même à cet exercice, sans tabou, allant jusqu’à évoquer sa vie sexuelle. Au début cela est un peu dérangeant, voire glauque puisque l’on sent l’écrivain au bord d’un précipice émotionnel même dans les moments les plus intimes. On se demande quel est son but, pourquoi il se confie à ce point mais petit à petit on comprend qu’il n’a d’autre ambition que de s’interroger en détail sur tout ce qui fait la naissance d’un nouvel amour. Comme dans ses précédents livres, il ne s’agit pas d’une exhibition banale mais simplement d’une réflexion exhaustive et brillante autour de sa vie amoureuse. Philippe Forest sait que ses confidences peuvent déranger et qu’en se livrant ainsi il s’expose aux regards des autres, il s’en explique d’ailleurs dans le dernier chapitre du livre.

Je crois qu’il faut être dans un certain état d’esprit pour bien apprécier cet ouvrage. Contrairement aux livres évoquant la perte de sa fille, Le nouvel amour évoque un sentiment universel. Sans doute faut-il avoir vécu soi-même ou mieux, être en train de vivre, quelques déboires amoureux pour apprécier l’ensemble des propos de Philippe Forest. Tous ceux qui ont voulu croire en une histoire, qui ont essayé et malheureusement échoué trouveront probablement dans ce livre quelques passages qui feront mouche. Pour ma part j’en ai relevé plusieurs dont vous trouverez une sélection ci-dessous.

Le nouvel amour est un livre brillant mais je reste quand même un peu dérangé par autant de sincérité, un peu gêné comme si j’avais espionné la vie de l’auteur à travers le trou d’une serrure. Le style de Forest est toujours aussi beau d’un livre à l’autre mais je garde une préférence pour ses autres livres et notamment pour son dernier, Le Chat de Schrödinger.

 

Extraits :

 

Quatrième de couverture

Il paraît que l’amour n’est pas la grande affaire dans l’existence des hommes, qu’ils ne grandissent pas en pensant qu’il y a devant eux cette chose affolante, ce souci d’être à quelqu’un d’autre où se tient tout le sens possible de leur vie. Il paraît que de telles fables sont l’affaire exclusive des femmes. Que ce sont elles seuls qui calculent tout de leur temps en raison de l’amour qui viendra.

Je ne sais pas. Il me semble que j’ai toujours pensé que l’amour m’attendait, que j’allais à sa rencontre, et que si par malheur je le manquais, j’aurais tout manqué avec lui. Qu’il n’y avait au fond rien d’autre que cela à attendre de la vie.

Rien d’autre, oui, si ce n’est l’amour. Et comme l’écrit un poète, tout le reste m’est feuilles mortes.

Extrait 1/7

Le temps travaille. Il est même le seul à le faire. Il est cette taupe dont parle le poète qui creuse ses galeries sous la terre. Préparant le grand écroulement panique où tout s’abandonne au même basculement vers le bas. Ce vertige, on l’appelle : aimer.

Un nouvel amour vient et il renverse tout comme d’un revers de la main. Un nouvel amour vient et, comme on a déjà un peu vieilli, il y en a eu beaucoup d’autres avant lui. Et pourtant, il est le seul. Tout ce que l’on vous a donné avant lui, il vous le donne une fois de plus. Tout ce que l’on vous a ôté, il vous en prive à nouveau. L’expérience d’avoir aimé, d’avoir souffert est sans usage. Dans le défaut d’amour, le don d’amour, chaque fois, toute la douleur vous revient. Et si la souffrance la plus récente est si insupportable, c’est qu’elle contient en elle toute la somme des souffrances anciennes.

Il n’y a pas de dernier mot. Tant que dure la vie, tout peut recommencer. Et ce recommencement est une grâce aussi.

Extrait 2/7

L’enchantement où nous nous trouvions ne parvenait pas à nous faire oublier tout le reste, certainement. Nous ne nous promettions rien. Peut-être était-ce par superstition et parce que nous étions convaincus d’être prochainement tout à fait l’un à l’autre. Considérer l’avenir comme acquis n’aurait servi, pensions-nous, qu’à ruiner notre chance. Et puis, sans doute, éprouvions-nous cette prudence imbécile qui vient aux gens heureux lorsqu’ils ne veulent pas s’avouer – et même à eux-mêmes – l’émerveillement incroyable avec lequel leur vie se confond tout à coup. Nous nous refusions à croire complètement à ce qui nous arrivait.

Quand joue-t-on le plus la comédie ? Lorsque, aimant, on fait semblant de ne pas aimer tout à fait ? Ou bien quand n’aimant pas, on fait semblant d’aimer malgré tout ? Lou ne me demandait rien concernant notre avenir. Moi, je me taisais. Nous avions peur que la première parole prononcée ne nous rende au néant dont la chance nous avait sortis.

Extrait 3/7

A tort – à tort peut-être –, je m’imaginais que les autres hommes s’y prenaient différemment de moi, qu’ils savaient ce qu’aimer une femme signifie, qu’il y avait là comme un secret splendidement placé en évidence pour tous et qui, à moi seul, inexplicablement échappait. Un mot, oui, que tous les hommes savent et que moi seul je me trouvais condamné à ignorer pour toujours. Perdre Alice, rencontrer Lou m’avait fait glisser dans une sorte d’exaspération amoureuse qui me poussait nerveusement à bout. J’avais l’impression de me tenir sans cesse au bord d’un précipice mental au fond duquel j’éprouvais chaque jour l’irrépressible envie de basculer afin que toutes les choses de l’amour finissent avec moi.

Extrait 4/7

Personne ne vous oblige jamais à faire l’aveu de votre vie. Rien ne vous contraint à l’énervement pour rien d’une telle entreprise. J’étais malade, sans doute. Idiot, plutôt. Et puis toujours. Fou, d’une folie dont il ne s’était pas trouvé autour de moi quelqu’un qui ait eu le courage de me dissuader vraiment et assez tôt. Il fallait que je raconte. Que je dise tout et pour personne. Que j’accumule contre moi une somme d’évidences que les autres – et ils avaient raison – retiendraient contre moi. C’était le fond de l’affaire. Je pouvais prétendre le contraire, bien sûr. Oui, mais tout était plus simple en fait. Je parlais pour me perdre. Et j’y parviendrais.

Extrait 5/7

Il n’y a de roman que d’amour. On veut apprendre d’où vient cette aimantation des corps aimants qui les attache les uns aux autres et fait soudainement exister entre eux ce lien que rien ne déliera jamais plus. Ce désir de savoir n’a pas de cesse. Rien ne l’altère. Même le temps qui passe et où l’énergie s’use, même la grande routine d’avoir déjà vécu ne peuvent rien sur lui. On se dit que le récit continue, le même au sein duquel toutes les histoires n’en font plus qu’une : le long tourment tournoyant d’aimer où sont pris tous les amants et qui les fait identiques. L’âge avance et la curiosité de l’enfance, étrangement, ne s’efface pas. Il y a eu les autres, il y a soi parmi eux, toute l’immense accumulation des corps dans le temps, leur dégringolade en spirale vers le néant qui les avale. Un tourbillon, écrit le poète, qui brûle, agite et déchire. Oui, le vent charrieur de légendes et ses traînantes huées, avec ces noms qu’il porte dans le vide et dont chacun rapporte la même histoire d’aimer. On vient vérifier sa présence à soi dans le noir partagé d’une passion vaine, insistante et vorace, passion dévoreuse de chair, que toute la terre laisse tourner sur elle-même, plantée sur sa pointe, comme une toupie de rien et qui erre.

Extrait 6/7

On croit qu’un romancier raconte ce qui lui est arrivé quand c’est tout l’inverse qui est vrai ; s’il raconte, au contraire, c’est à seule fin que quelque chose lui arrive encore. On prétend faire un livre de son passé et, en vérité, on trace dans le vide un signe et c’est à l’avenir qu’on l’adresse. Si j’avais écrit, ce n’était pas pour dire adieu à l’ancien amour. A quoi bon ? Si j’avais écrit, c’était pour que revienne vers moi l’amour toujours nouveau auquel, depuis le tout début, j’avais lié ma vie – et même si je ne savais plus quel visage familier ou inconnu serait le sien.

Extrait 7/7

Elle venait vers moi, je crois, qui ne savais plus rien et j’observais l’incroyable événement avec lequel, sans que je sache rien de demain, me revenait la figure même, toujours attendue et dévastatrice, de cette chose à laquelle j’avais autrefois donné un nom, un nom dont sans doute je ne savais toujours pas avec certitude quelle femme le porterait mais que mon cœur, comme il battait à ce moment-là dans le secret le plus vif de ma vie, avait appelée, appelait encore : le nouvel amour.

 
Note : 
 

2007 – 214 pages – ISBN : 978-2-07-036123-6
Philippe Forest – Français

Editions Folio

 

Antoine Vitek

Jeune trentenaire et vieux blogueur. Fondateur de Culturez-vous et organisateur de l’association "Un Soir, un Musée, un Verre". Flâneur professionnel et éternel curieux.

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