Olivier Adam, Les lisières

Olivier Adam
Olivier Adam © Bertrand Guay / AFP

Résumé :

Rien ne va plus dans la vie de Paul Steiner : son couple est brisé, ses enfants lui manquent, la santé de sa mère vacille, son père se tourne vers l’extrême-droite et le Japon, son pays de cœur, est dévasté par un tsunami.
Acculé aux lisières de sa vie, il se tourne vers son passé pour mieux se connaître et tenter de comprendre d’où vient cette Maladie (comprendre dépression) qui le ronge.

 

Avis :

Olivier Adam Les Lisières

Si l’on se tourne si souvent vers la grande bibliothèque du monde pour y piocher de nouveaux livres c’est à la seule fin de tomber sur les quelques rares ouvrages qui nous toucheront à plein cœur. Sans doute faut-il avoir vécu au moins une fois cette expérience bouleversante de trouver un de ces livres qui semblent avoir été écrits pour nous pour devenir lecteur compulsif à vie, drogué capable de prendre des dizaines de doses avec l’espoir que l’une d’elle puisse faire ressentir à nouveau l’extase précédemment vécu.

Les lisières m’a fait cet effet là et je savais déjà au bout de quelques pages que je tenais entre mes mains un livre qui allait être marquant pour moi.

Sans doute est-ce la quête identitaire de Paul qui m’a touché : pourquoi ressent-il cette distance par rapport au reste de la société, à ses amis, à sa famille ? En regardant par dessus son épaule, le narrateur s’interroge sur ses choix, ses réussites, ses erreurs. Il dresse un bilan précis, détaillé et sans fioriture de sa vie.

Personne ne sait quand exactement les fissures deviennent des failles, puis se muent en gouffres infranchissables.

Les questionnements de Paul ne se limitent pas à cette seule introspection. Au travers des multiples aller-retours entre sa ville et la périphérie où vivent ses parents, il peint le portrait d’une fracture sociale. Il retrouve ses amis d’enfance qui galèrent en enchaînant les petits boulots épuisants tandis que lui, l’écrivain, ne vit cette précarité qu’au travers des livres qu’il publie, lui renvoyant une image peu flatteuse et – encore – en marge.

On comprend rapidement que ce livre baigne dans le registre de l’autofiction. Paul est un écrivain à succès qui a vu certains de ses livres adaptés au cinéma : coïncidence ? certainement pas, il ne fait aucun doute qu’Olivier Adam a mis beaucoup de sa personne dans ce personnage. Sans doute est-ce grâce à ces confidences à peine voilées que Les lisières sonne si juste, si vrai. Et s’il y a ça et là quelques longueurs, elles ne font que renforcer la sincérité du roman.

Les lisières est un livre où l’on se reconnaît des dizaines de fois, où certains passages semblent tellement proches de nous qu’on les relit encore et encore, ébahis de voir un bout de soi ainsi couché sur le papier.
Ce n’est clairement pas une lecture qui fait du bien, au contraire ce roman ouvre des questionnements et correspond parfaitement à ce que disait Cioran :

Un livre doit remuer des plaies, en provoquer même. Un livre doit être un danger.

Mission accomplie.

 

Extraits :

Extrait 1/4

J’aurais voulu que ça me quitte enfin, cette manie de voir partout des gens usés, quand ils ne l’étaient peut-être pas. Pas autant que je le pensais, en tout cas. J’aurais voulu être capable de voir les choses autrement, de ne pas imaginer de failles même derrière les plus belles carapaces. Certains critiques, certains lecteurs me le reprochaient mais c’était plus fort que moi. Et dès qu’un de ces types que je croisais m’adressait la parole c’était pour me convaincre qu’au fond j’avais raison : tout le monde trimbalait son lot de casseroles et s’échinait à tenir debout sans rien laisser paraître, tout le monde cherchait la sortie, le soleil, la lumière, tout le monde marchait dans la même direction, en boitant plus ou moins mais en boitant. En pensant à tout ça je me suis dit que je n’avais pas vraiment dû dessaouler. L’alcool me rendait toujours friable et sentimental.

Extrait 2/4

Ce fut un moment étrange. Il ne nous arrivait jamais d’être physiquement en contact, excepté la bise rituelle que nous échangions en guise de bonjour ou d’au revoir et durant laquelle les lèvres n’effleuraient qu’à peine la peau des joues. J’ai posé ma main sur la sienne. Je respirais mal. D’où venait que ce geste entre une mère et son fils puisse être à ce point étrange, inédit, incongru ? D’où venait qu’après tant d’années une mère et son fils se connaissaient si mal, se parlaient si peu, se témoignaient si peu de tendresse ? D’elle ou de moi ? Était-ce là un symptôme de plus de mon incapacité à entrer réellement en contact avec les autres, de cette manie que j’avais de les fuir, de ce paradoxe qui me faisait me replier sur moi et refuser les marques d’affection, les démonstrations d’intimité, en même temps que je me plaignais intérieurement de ma solitude, de la froideur et de l’abstraction des liens qui m’unissaient aux autres : mes amis, mes parents, mon frère ?

Extrait 3/4

– Chez moi il n’y a personne.

– Comment ça ?

– Marie est partie chez ses parents avec les gosses. On s’est engueulés.

– Pourquoi ?

– Mais parce qu’on s’en sort pas, c’est tout. Parce que j’ai perdu mon job, parce qu’on a pris deux crédits à la consommation et que chaque mois, avant même d’avoir payé le loyer y a déjà six cents euros qui partent en fumée. Parce que quand la télé a lâché elle en a racheté une et que j’ai gueulé et qu’elle m’a dit : mais Stéphane, si on peut même pas offrir une télé aux gamins on est qui ? On est quoi ? Parce que le soir où je suis rentré en lui disant que c’était fini, que je ne leur convenais pas, que ce connard m’avait dit que mon attitude ne cadrait pas avec la politique de la boite que j’avais pas l’air d’être fier de porter le gilet elle m’a dit ben voilà, t’as encore dû ouvrir ta grande gueule, tu peux jamais t’en empêcher, tu peux pas faire un effort non, pour nourrir tes gosses tu peux pas ? Tu peux pas savoir comment ça peut bouffer tout ça. Le boulot, le chômage, les crédits. Je veux dire ; c’est pas juste des soucis. C’est quelque chose qui vient te manger le coeur. Qui te le rogne. Qui prend toute la place et à la fin t’es plus qu’un tout petit noyau tout sec et rabougri. Et tout ça pourquoi ? Parce qu’on a pas fait les bonnes études, qu’on a pas le bon diplôme, qu’on a pas pris le bon embranchement au bon moment, et qu’il y a jamais aucun moyen de rattraper ça. Tu peux pas savoir.

Extrait 4/4

Entre ses mains les photos se succédaient, faisant défiler des jours ordinaires que le temps avait rendus vaguement émouvants pour elle, quand pour moi il s’agissait de rasoirs qui me lacéraient les chairs. Sans que je sache bien pourquoi, la nostalgie m’était depuis toujours une torture. Je n’y voyais aucun réconfort. Au fond j’aurais préféré qu’on m’efface au fur et à mesure, j’aurais préféré qu’on dissimule les traces, que les lieux s’effondrent, tombent en poussière. J’aurais voulu me retourner et ne rien voir, que tout soit pareil à mes dix premières années, contenu dans une boîte noire introuvable et dont je ne voulais plus rien savoir.

Note : 

2012 – 505 pages – ISBN : 978-2-290-06848-9
Olivier Adam – Français
Editions Flammarion / J’ai lu

 

Antoine Vitek

Fondateur de Culturez-vous. Organisateur de l’association "Un Soir, un Musée, un Verre". Amoureux des livres, de Paris et de ses musées. Flâneur professionnel et éternel curieux.

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