Giulio Minghini – Fake

Résumé :

Suivant les conseils de l’une de ses anciennes maitresses, un jeune parisien s’inscrit sur le site de rencontres pointscommuns.com. En Dom Juan des temps modernes, il multiplie les rencontres et les aventures d’un soir mais sans jamais en vivre aucune pleinement.
Giulio Minghini dresse ici le constat d’une société désenchantée où l’amour devient un bien de consommation.


 

Avis :

Giulio Minghini - FakeChaque jour voit son lot de publicités vantant les mérites d’un Meetic, Adopte un Mec, Attractive World and co. Les sites de rencontres se sont fortement démocratisés au cours de ces dernières années pourtant il est rare de voir la littérature se saisir de ce phénomène. Avouons-le, on rêve généralement de quelque chose de plus glamour et romantique qu’une rencontre en ligne !

Si quelques relations naissent effectivement grâce à ces sites de rencontres, n’introduisent-ils pas pour autant une forme de marchandisation de la rencontre amoureuse qui génère surtout de nombreuses désillusions ? Le protagoniste de ce livre va rapidement passer tout son temps sur les sites de rencontre et enchaîner les aventures sans lendemain. A travers toutes les femmes qu’il rencontre il découvre une ville « peuplée de solitude » et dresse ce constat accablant :

 

Si chaque connexion était l’irrésistible matérialisation sonore d’une solitude – un hurlement –, ce monde exploserait des millions de fois par jour.

 

Il remarque également que l’on cherche son/sa partenaire comme on ferait ses courses en triant les profils selon une multitude de critères. A l’inverse il faut aussi savoir se vendre, passer sa photographie au filtre de photoshop pour attirer de nouveaux chalands et mettre en avant quelques phrases qui piqueront la curiosité des autres internautes (cf. l’extrait 4 ci-dessous).

 

Comme on va faire ses courses chez Carrefour quand notre frigo est vide, on s’inscrit sur un site de rencontres quand le cœur est sec, la vie creuse ou quand le cul manque.

 

L’univers des sites de rencontre est aussi celui des fakes (= faux) : ces personnages fictifs créés pour manipuler, espionner ou tenter les personnes dont on se rapproche. Fake c’est aussi ce que l’on pourrait dire des relations du protagoniste, histoires sans lendemain qu’il ne parvient pas à vivre pleinement.

 

Et si chaque nouvelle rencontre n’était exactement que cela, un petit suicide ? Un acte irréfléchi d’abdication de soi ?

 

Fake est un livre qui peut déranger : il est sombre et ne fait pas dans la demi-mesure. Avec une écriture percutante et incisive, Giulio Minghini a pris le parti de nous montrer la face sombre des sites des rencontres et il est évident que le protagoniste n’est pas représentatif de l’ensemble des membres de ces sites. Cependant, à travers ce personnage excessif, Minghini appuie là où ça fait mal et met le doigt sur un point sensible de notre société : les relations deviennent virtuelles et superficielles, la féérie semble disparaître progressivement et il serait peut-être temps de changer de façon de faire nos courses !

 

Extraits :

 

Extrait 1/5

Si j’étais né avec Internet comme Zoé, je n’aurais probablement pas lu un seul livre. J’aurais allégrement délaissé mes devoirs d’école et consommé mon adolescence en chat avec des correspondants vivant à l’autre bout du monde. Amoureux d’une fille de Copenhague ou de Cardoue, je serais parti la rejoindre, même sans un sou en poche. Ma mère aurait appelé la police. Une fois décortiquées toutes mes communications virtuelles, les flics m’auraient retrouvé à coup sûr. Et la solitude de l’adolescence, la plus âpre des richesses que la vie offre, aurait été sérieusement diluée par cette drogue invincible.

Extrait 2/5

Quand je rencontre enfin Rozenn, je suis pris d’une tristesse subite. Je me rends compte que je ne reverrai plus jamais les différentes Rozenn imaginées durant les mois d’échanges qui ont précédé ce rendez-vous. Toutes les ombres d’un seul personnage, changeantes au gré des mots que je recevais, se sont évanouies à l’instant où je l’ai aperçue s’avancer vers moi, définitive. Au moment de lui dire bonjour, je sens qu’elles me manquent déjà. Ses lèvres sur les miennes les ont chassées pour toujours.

Toutes ces histoires qui s’entrecroisent, qui courent, parallèles, électriques et imprévisibles, toutes ces histoires me donnent presque l’impression de vivre. Mais ce n’est pas ce qui se passe en réalité. Je ressemble à un histrion tout le temps sur scène, maintenu en vie par la représentation qu’il improvise chaque soir.

Extrait 3/5

Ici, le défi est de taille : qui trouver, de quelle façon ? Mais surtout, comment s’arrêter sur une seule fiche ? Même en pratiquant une recherche par profession ou même par arrondissement, la quantité de contacts possibles reste grisante. Bien sûr, je pourrais m’astreindre aux seuls membres connectés. Sur Paris, vers minuit, je calcule une moyenne d’environ cent cinquante femmes en ligne. Mais, si je laisse champ libre aux banlieues, c’est un vrai déferlement : Chevannes, Maisons-Alfort, Saint-Denis, Cergy, Versailles, Evry, Trappes, Levallois-Perret, Bezons, Guyancourt, Athis-Mons… Un immense périmètre peuplé de solitudes que j’imagine effroyables.

Extrait 4/5

On peut, en effet, trier les profils des femmes par taille, par poids, par couleur des yeux. Même par revenus et niveau d’études. Je me dis que choisir par cicatrices, névroses et phobies, serait sans doute plus approprié. (…)

Dans un guide consacré à meetic que je feuillette le lendemain chez Gibert, je découvre avec une admiration perplexe que, selon l’auteur, la meilleure façon de rédiger une annonce efficace consiste à se comparer à un produit de consommation. Et qu’il est fortement conseillé – le cas échéant – de retoucher avec Photoshop l’image de soi qu’on veut proposer sur sa fiche.

« Comme on va faire ses courses chez Carrefour quand notre frigo est vide, on s’inscrit sur un site de rencontres quand le cœur est sec, la vie creuse ou quand le cul manque. » C’est la phrase d’annonce étonnamment lucide, que je trouve sur la fiche d’une fille qui se dit « plasticienne ».

Extrait 5/5

Et si chaque rencontre n’était que la petite pierre d’une mosaïque que personne n’a plus le courage d’achever ? Et si l’on avait envie d’avoir l’impression de vivre, plutôt que de vivre vraiment ? Il est certes plus facile de multiplier le mirage de la découverte, beaucoup plus simple d’exploiter la source intarissable des possibles, plutôt que d’essayer d’épuiser le regard d’un seul être aimé, infiniment proche et lointain. Partie de nous qui nous compléterait en nous transformant.

 
Note : 
 

2009 – 138 pages – ISBN : 978–84485-303-5
Giulio Minghini – Italien

Editions Allia

 

Antoine Vitek

Jeune trentenaire et vieux blogueur. Fondateur de Culturez-vous et organisateur de l’association "Un Soir, un Musée, un Verre". Flâneur professionnel et éternel curieux.

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