France Allemagne(s) 1870-1871. La guerre, la Commune, les Mémoires – Exposition du Musée de l’Armée

Alphonse de Neuville, Les dernières cartouches ou Défense d’une maison cernée par l’ennemi, 1873, Bazeilles, Maison de la Dernière Cartouche © photo RMN-Grand Palais / Hervé Lewandowski.
Alphonse de Neuville, Les dernières cartouches ou Défense d’une maison cernée par l’ennemi, 1873, Bazeilles, Maison de la Dernière Cartouche © photo RMN-Grand Palais / Hervé Lewandowski.

Un mois. C’est une habitude chez votre serviteur de ne vous laisser qu’un petit mois pour voir – ou plutôt courir voir, devrais-je dire – l’exposition France Allemagne(s) 1870-1871. Car cette exposition est de toute évidence incontournable pour le spécialiste comme pour le néophyte, par le parcours proposé, par le riche contenu mis en scène par les conservateurs du Musée de l’Armée et par le propos juste, posé sur les différents moments et thématiques abordées. Je remercie au passage Mathilde Benoistel dont j’ai suivi l’érudite et passionnante visite lors de ma venue. « Un rendez-vous avec l’Histoire » comme aime à le revendiquer le Musée de l’Armée. En l’occurrence, prenez vite rendez-vous !

Dans cette exposition, la démarche des commissaires d’exposition est présentée dès les premiers cartels : traiter des faits historiques, mais surtout de leur mémoire, une mémoire durable dans les deux pays, malgré les guerres mondiales du siècle suivant. Si la guerre franco-prussienne a marqué l’histoire de France, par la défaite et la naissance de la IIIe République, la mémoire doit non seulement garder intimement liés le conflit militaire en tant que tel et la guerre civile matérialisée par la Commune de Paris, mais doit aussi retenir que ces événements représentent un temps fondateur dans les relations entre la France et l’Allemagne, deux nations autour desquelles se dessine déjà l’espace européen.

Entrée des troupes de Versailles. Église Saint Jean-Baptiste de Belleville, rue de Belleville, mai 1871, Paris, Bibliothèque historique de la ville de Paris © photo BHVP / Roger-Viollet

Entrée des troupes de Versailles. Église Saint Jean-Baptiste de Belleville, rue de Belleville, mai 1871, Paris, Bibliothèque historique de la ville de Paris © photo BHVP / Roger-Viollet

Entrons dans le vif du sujet : une exposition dense avec plus de 300 œuvres, objets et documents d’une grande variété, des prêts venant principalement de France et d’Allemagne, des dispositifs multimédias originaux et utiles, sans compter des panneaux pédagogiques et ludiques pour le jeune public. On ne s’attardera pas sur la scénographie, sobre et efficace, qui laisse toujours place à l’objet et non à sa mise en scène, un plus pour le visiteur.
Après une courte mais nécessaire introduction sur les trois guerres d’unification allemandes – qui expliquent le « s » ajouté à « Allemagne » dans le titre de l’exposition –, le visiteur est rapidement plongé dans les prémices du conflit franco-allemand. Le moment de la guerre est abordé en deux temps traités de manière chrono-thématique : les faits militaires qui précipitent la fin de l’empire de Napoléon III et la résistance de la jeune République avec les armées de la Défense nationale. Lieu oblige, les innovations de l’armement sont largement abordées grâce aux collections du Musée. On passe ainsi du canon de campagne au fusil modèle 1867, puis aux uniformes (sur mannequins), aux équipements – une impressionnante vitrine sur les casques allemands et leurs insignes – et aux premières mitrailleuses. Les opérations militaires, tout comme les personnalités parties prenantes dans la guerre, sont accessibles, au travers d’écrans tactile et de séquences animées des batailles des plus pratiques. Le siège de Paris par les Prussiens – le premier siège – est essentiellement présenté sous un angle méconnu et original, celui de la Poste par ballons. on oublie parfois que cet épisode des aérostats permit le passage du courrier et des nouvelles, mais aussi des hommes, comme Léon Gambetta qui quitte la capitale par le ballon monté L’Armand Barbès le 7 octobre 1870 pour rejoindre le gouvernement à Bordeaux.

Nacelle du ballon monté Le Volta et son cercle de charge, rotin, bois et cordage de chanvre, 1870, coll. Musée de l’Armée, Paris © photo L. Albaret.

Nacelle du ballon monté Le Volta et son cercle de charge, rotin, bois et cordage de chanvre, 1870, coll. Musée de l’Armée, Paris © photo L. Albaret.

L’armistice du 26 janvier 1871 est un affront que ne peuvent accepter les Parisiens. Il débouche sur un second siège de Paris, mené cette fois-ci par ceux que l’on appelle les « Versaillais », alors que la Commune de Paris se proclame le 28 mars 1871, s’installe et s’organise. Le témoignage photographique rapporté dans l’exposition est fort sur cet épisode, mêlant enthousiasme des premières semaines, résistance et tragédie du mois de mai 1871, avec la « semaine sanglante » où l’on fusille sans discernement les « communards », qu’ils soient hommes, femmes ou enfants. Une large part est ainsi donnée à la photographie de guerre, qui semble paisible avec des soldats au bivouac ou des alignements de canons, et qui apparaît plus terrible avec les cadavres exposés de la Commune.

Entrée des troupes de Versailles. Église Saint Jean-Baptiste de Belleville, rue de Belleville, mai 1871, Paris, Bibliothèque historique de la ville de Paris © photo BHVP / Roger-Viollet

Entrée des troupes de Versailles. Église Saint Jean-Baptiste de Belleville, rue de Belleville, mai 1871, Paris, Bibliothèque historique de la ville de Paris © photo BHVP / Roger-Viollet

La mémoire de ces grands épisodes, troisième partie du propos, clôture l’exposition dans un espace justement intitulé « Les mémoires de la guerre et de la Commune ». On retrouve alors les plus improbables témoignages de la période : des jetons souvenirs, des cadres-reliquaires, des médailles commémoratives, des dessins à la plume ou des lithographies, des cartes imprimées – dont celle de « Paris incendiée en mai 1871 » ! – et de monumentales peintures évoquant des faits de guerre mythique – La charge des cuirassiers de Renouville le 16 août 1870 par Aimé Morot – ou plus intimiste et terrible – Une rue de Paris en mai 1871 par Maximilien Luce. On retiendra la belle maquette en bronze, des collections du Musée de l’Air et de l’Espace du Bourget, représentation d’un monument élevé « à la mémoire des aéronautes du siège de Paris » réalisé par Auguste Bartholdi en 1879. Installée le 28 janvier 1906 au rond-point de la Révolte, face à la porte des Ternes, elle est enlevée le 18 novembre 1941 et fondue sur ordre du régime de Vichy. La mémoire évoque enfin des parallèles contemporains avec l’évocation du quartier de La Défense, aujourd’hui quartier d’affaires, mais initialement lieu de rassemblement des troupes en janvier 1871 au départ pour la seconde bataille de Buzenval, ou encore la basilique du Sacré-Cœur, construite par une volonté expiatoire des crimes de la Commune selon la mémoire et consacrée en 1919, aujourd’hui monument emblématique de Montmartre et deuxième monument religieux parisien le plus visité après Notre-Dame de Paris.

Statue La défense de Paris par Louis-Ernest Barrias, 1879, esquisse en plâtre, Paris, conservation des œuvres d’art religieuses et civiles © Photo L. Albaret.

Statue La défense de Paris par Louis-Ernest Barrias, 1879, esquisse en plâtre, Paris, conservation des œuvres d’art religieuses et civiles © Photo L. Albaret.

Outre l’importance de l’ensemble muséographique proposé issus des collections des musées de France et d’Allemagne, on peut se rendre compte à la lecture du contenu de l’exposition que la mémoire du conflit prend finalement des formes différentes selon si l’on est Français ou Allemand en 1871. Le premier est généralement traumatisé par la perte de l’Alsace et de la Lorraine, puis par l’épisode sanglant de la Commune de Paris, le second est nettement marqué par les victoires militaires, mais surtout par la proclamation le 18 janvier 1871 du premier Empire allemand dans la galerie des Glaces du château de Versailles.
Au-delà de ces considérations, les objets rassemblés par les commissaires d’exposition témoignent surtout d’une histoire pas si lointaine, d’une guerre oubliée par beaucoup depuis le centenaire commémoré en 1970, mais qui, bien qu’elle clôture une « année terrible » pour la France selon l’expression de Victor Hugo, fait partie de l’histoire conjointe de notre nation et de l’Allemagne.

Maquette du monument élevé à la gloire des aéronautes du siège de Paris, par Frédéric-Auguste Bartholdi, vers 1904, bronze et peinture, coll. Musée de l’Air et de l’Espace © Photo L. Albaret.

Maquette du monument élevé à la gloire des aéronautes du siège de Paris, par Frédéric-Auguste Bartholdi, vers 1904, bronze et peinture, coll. Musée de l’Air et de l’Espace © Photo L. Albaret.

Le nouveau regard porté sur ce sujet par le Musée de l’Armée a le grand mérite de faire resurgir cet épisode de l’histoire de France, histoire immédiate ou histoire rétrospective. Le catalogue de 300 pages des œuvres exposées qui l’accompagne, nourri d’essais inédits d’historiens français et allemands, permettra au visiteur de garder une trace intelligente et raisonnée de cette exposition.

Informations pratiques :

Musée de l’Armée
129 Rue de Grenelle (Paris 7e)

Jusqu’au 30 juillet 2017
Tous les jours de 10h à 18h

Tarif plein : 12 € / Tarif réduit : 8,5 €

Laurent Albaret

Résolument médiéviste et faiseur d’histoires, certains disent que j’ai autant de vies que le @dieu du SMV. Je suis – entre autres – le parrain d’un Pudu des Andes du parc zoologique de Paris, ce qui me permet d’avoir un regard naïf et aimable sur les choses du monde, des musées, de la culture en général, mais également sur le rugby auvergnat. Comme il a été décidé depuis la nuit des temps que l’on a qu’une vie, je dors peu, je lis beaucoup, et j’écris énormément. Une de mes rares facilités. Avec la recette de la truffade et les citations latines utilisées à bon escient. Mais vous n’êtes pas obligés de me croire.

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1 commentaire

  1. Michèle dit :

    A la Biennale de Sculpture en Sologne, des initiatives et des oeuvres pourraient aussi vous inspirer quelque article! A votre disposition pour en savoir + : Michèle O6 83 22 51 97

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