« Les Damnés » de van Hove à la Comédie Française

©PHOTOPQR/LA PROVENCE ; Guillaume Gallienne PHOTO : HIELY Cyril (©MaxPPP)

Dans la lignée de ses travaux précédents, le metteur en scène Ivo van Hove s’est à nouveau lancé dans l’adaptation au théâtre d’un film de l’italien Luchino Visconti. Il y reprend l’histoire d’une grande famille industrielle, les von Essenbeck, propriétaires d’aciéries, confrontés à la montée puis à l’avènement du nazisme. La pièce nous raconte les errances, les doutes, les choix et les abandons des membres de cette famille face à un parti dont elle devient peu à peu prisonnière. Dans un régime de plus en plus oppressif, les individus se dévoilent, se révèlent, se trahissent et viennent exposer au public l’expression des limites de l’humanité.

Le projet d’Ivo van Hove est ambitieux à plus d’un titre : le passage d’une histoire de cinéma au théâtre, la peinture d’une grande fresque familiale, le traitement d’un sujet désormais classique mais toujours pénétré d’inconnu. Le résultat est magistral.

Les Damnés © Christophe Raynaud de Lage

Les Damnés © Christophe Raynaud de Lage

Du théâtre au cinéma

Si Ivo van Hove n’a travaillé qu’à partir du scénario du film et s’est interdit de revoir l’œuvre de Visconti, la dimension cinématographique de l’œuvre est bien présente, à travers un dispositif d’écrans et de caméras. Les comédiens sont à la fois acteurs de cinéma et de théâtre, souvent filmés pendant la pièce.

Cela vient transformer l’expérience du spectateur, et l’enrichir : la caméra permet au spectateur de s’approcher du visage de l’acteur, de voir ce qui parfois se passe à la lisière des coulisses, voire en dehors même de la scène. Cela permet un découpage de l’espace scénique en espaces symboliques : l’espace de « l’avant », où les acteurs se changent et se prélassent, « l’étant », immense espace central où se déploie le cœur de l’action et « l’après », lieu de la mort. Cette association de scènes filmées en direct et de jeu de plateaux est incroyablement bien gérée et questionne à la fois l’histoire dans sa complexité et le statut même du spectateur.

Denis Podalydès, dans le rôle du baron Konstantin von Essenbeck. JAN VERSWEYVELD (

Denis Podalydès, dans le rôle du baron Konstantin von Essenbeck. JAN VERSWEYVELD

Aux limites de l’humanité

Les Damnés raconte la lente plongée en enfer d’une famille industrielle qui va se lier jusqu’à la mort au régime nazi. Peu à peu, les personnages s’enchaînent et se détruisent entre eux. Ce contexte historique permet l’expression la plus poussée des passions humaines, qui, dans la mise en scène, rappelle la tragédie classique. Il s’agit de retrouver l’homme qui se débat, jusque dans ses limites.

J’ai été frappée et séduite par le côté très « plastique » de la mise en scène, qui permet l’expression du caractère brut des émotions. Ce choix repose par ailleurs sur un décor sobre et laisse quasiment toujours vide l’espace central de la scène. Ainsi, le jeu des acteurs a toute liberté pour se déployer et demeure crucial. À ce titre, les comédiens et comédiennes se révèlent remarquables, donnant corps à des rôles complexes et engageants.

Les Damnés © Christophe Raynaud de Lage

Les Damnés © Christophe Raynaud de Lage

Si certains choix de mise en scène peuvent me laisser plus perplexe et qu’il me paraît toujours difficile d’éviter toute forme de clichés dans le traitement de cette période de l’histoire, l’ensemble demeure magistral, fascinant par son intensité et reposant sur un équilibre entre une forme de sobriété et la force émanant des acteurs et actrices. La mise en scène est riche et ouverte, laissant le spectateur, partie intégrante de l’histoire, libre de nombreuses interprétations. A voir absolument.

 

Informations pratiques :

De Luchino Visconti, Nicola Badalucco et Enrico Medioli (adaptation)
Mise en scène Ivo van Hove

Avec Sylvia Bergé, Éric Génovèse, Denis Podalydès, Alexandre Pavloff, Guillaume Gallienne, Elsa Lepoivre, Loïc Corbery, Adeline d’Hermy, Clément Hervieu-Léger, Jennifer Decker, Didier Sandre et Christophe Montenez

Comédie Française
1 Place Colette (Paris 1er)

Jusqu’au 13 janvier 2017
Durée : 2h10

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Julie Garnier

Passionnée par la littérature, la philosophie, l’histoire, l’animation japonaise et mille autres choses encore. Je cherche la poésie lovée au creux des choses. Car oui, « La poésie, c’est le plus joli surnom que l’on donne à la vie » (Prévert).

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