Cesare Pavese – Le métier de vivre

Cesare Pavese s’est suicidé le 27 août 1950, laissant dans sa chambre un dernier poème La mort viendra et elle aura tes yeux ainsi que Le métier de vivre, son journal intime publié à titre posthume en 1952.

Ce livre est probablement la meilleure explication de son suicide. De 1935 à 1950 Pavese y aura déposé ses réflexions, d’une qualité exceptionnelle. Pavese y égraine ses réflexions, ses notes de lectures ainsi que des aphorismes particulièrement percutants dont vous trouverez quelques bribes dans les extraits qui suivent.

Cesare Pavese - Le métier de vivre

On retrouve dans ces écrits une âme torturée et solitaire. Si Pavese passe ses journées entouré d’amis voire d’admirateurs, le soir il se retrouve dans une déréliction qu’il ne supporte pas. L’homme souffre beaucoup et s’interroge régulièrement sur la littérature, les femmes – qu’il considère comme « un peuple ennemi » – et bien entendu le sens de la vie.

Le métier de vivre n’est pas le plus simple, il aura finalement décidé d’y mettre un terme prématurément. Le dernier jour, il conclut son journal avec ces trois phrases, terribles quand on sait ce qu’il s’apprête à faire :

« Pas de Paroles. Un geste. Je n’écrirai plus. »
Extrait – 28 avril 1936

 

Et alors, alors, est-ce vraiment seulement elle que je pleure ? Elle qui m’a « eu » ? Mais, si tout le reste est inchangé, que représente-t-elle de plus qu’une banale déception sentimentale ?

Joyeux jeune homme, il n’est même pas permis de se laisser sombrer dans une grande catastrophe ; cette catastrophe n’existe pas, nous sommes comme avant, nous avons brûlé sept ans, il y a eu de charmantes soirées, recommençons, mais sans hurler, et n’oublions pas qu’il n’y a pas de raison pour que, dans sept autres années, nous ne tenions pas de nouveau les mêmes propos. Et puis encore, et puis encore. Mais qui est-ce qui nous a dit que la vie était quelque chose d’agréable ? Jeune homme, nous avons encore des illusions juvéniles.

Mais, s’il est vrai que ça se passe comme ça pour tout le monde, comment se fait-il que les vieillards n’aient pas tous des visages bouleversés, torturés, abattus, brisés, et qu’ils soient au contraire si tranquilles ?

L’unique chose claire, c’est pourquoi les morts se putréfient. Avec tout ce poison dans le corps.

Extrait – 30 septembre 1937

 

Les seules femmes qu’il vaut la peine d’épouser sont celles que l’on ne peut se risquer à épouser.

Mais voici le plus atroce : l’art de la vie consiste à cacher aux personnes les plus chères la joie que l’on a à être avec elles, sinon on les perd.

Extrait – 16 novembre 1937

 

Pour posséder quelque chose ou quelqu’un, il faut ne pas s’abandonner à ce quelque chose ou à ce quelqu’un, ne pas perdre la tête, rester en somme supérieur à ce quelque chose ou à ce quelqu’un. Mais c’est la loi de la vie que l’on jouit seulement de ce à quoi on s’abandonne. Ils étaient malins les inventeurs de l’amour de Dieu : il n’existe pas autre chose que l’on possède et dont on jouisse à la fois.

Extrait – 5 janvier 1938

 

L’art de vivre, c’est l’art de savoir croire aux mensonges. Le terrible c’est que, ne sachant pas quid sit veritas, nous sachions néanmoins ce qu’est le mensonge.

Extrait – 3 décembre 1938

 

Quand nous lisons, nous ne cherchons pas des idées neuves, mais des pensées déjà pensées par nous, à qui la page imprimée donne le sceau d’une confirmation. Les paroles des autres qui nous frappent sont celles qui résonnent dans une zone déjà nôtre – que nous vivons déjà – et la faisant vibrer nous permettent de saisir de nouveaux points de départ au-dedans de nous.

Extrait – 26 avril 1939

 

La compagnie d’une personne aimée fait souffrir et vivre dans un état violent. Il faut choisir la compagnie de celle qui nous est indifférente, mais alors notre rapport avec elle est plein de restrictions mentales, et on désire continuellement rester seul, et au-dedans de nous on la supprime.

Extrait – 15 octobre 1940

 

On obtient les choses quand on ne les désire plus.

Pour consoler le jeune homme à qui arrive un malheur, on lui dit : « Sois fort, prends cela avec courage ; tu seras cuirassé pour l’avenir. Cela arrive une fois à tout le monde, etc. » Personne ne pense à lui dire ce qui est par contre vrai : ce même malheur t’arrivera deux, quatre, dix fois – il t’arrivera toujours parce que, si tu es ainsi fait que tu luis as tendu le flanc maintenant, la même chose devra t’arriver dans l’avenir.

Typologie des femmes : celles qui exploitent et celles qui se laissent exploiter. Typologie des hommes : ceux qui aiment le premier type et ceux qui aiment le second.

Les premières sont mielleuses, urbaines, des dames.

Les secondes sont âpres, mal élevées, incapables de se dominer. (Ce qui rend grossier et violent, c’est la soif de tendresse.)

Ces deux types confirment l’un et l’autre l’impossibilité de communion humaine. Il y a des serviteurs et des maîtres, il n’y a pas d’égaux.

La seule règle héroïque : être seul, seul seul.

Lorsque tu passeras une journée sans présupposer ni impliquer dans aucun de tes gestes ou de tes pensées la présence d’autrui, tu pourras te dire héroïque.

Ou autrement être le Christ – c’est-à-dire s’annihiler. Mais tu l’as dit hier – personne ne renonce à ce qu’il connaît – et toi, tu connais trop de choses.

Extrait – 4 mai 1942

 

Dans l’inquiétude et dans l’effort d’écrire, ce qui soutient, c’est la certitude qu’il reste quelque chose de non dit dans la page.

Extrait – 4 mai 1946

 

Il est beau d’écrire parce que cela réunit les deux joies : parler seul et parler à une foule.

Si tu réussissais à écrire sans une rature, sans un retour, sans une retouche – y prendrais-tu encore plaisir ? Ce qui est beau, c’est de se polir et de se préparer dans le calme à être un cristal.

Extrait – 12 avril 1947

 

Tu es seul et tu le sais. Tu es né pour vivre seul sous les ailes d’un autre, soutenu et justifié par un autre, mais qui soit assez gentil pour te laisser faire le fou et te laisser croire qu’il suffit de toi seul pour refaire le monde. Tu ne trouves jamais personne qui supporte cela ; de là, que tu souffres des séparations – non point par tendresse. De là, ta rancœur pour celui qui s’en est allé ; de là, ta facilité à trouver un nouveau maître – non point par cordialité. Tu es une femme, et en tant que femme tu es têtu. Mais tu ne te suffis pas et tu le sais.

Extrait – 13 janvier 1949

 

Vivre au milieu des gens, c’est se sentir comme une feuille dans le vent. Le besoin de s’isoler vient, le besoin d’échapper au déterminisme de toutes ces billes de billard.

Extrait – 22 mars 1949

 

Rien. Elle n’écrit pas un mot. Elle pourrait être morte.

Je dois m’habituer à vivre comme si cela était normal.

Que de choses je ne lui ai pas dites. Au fond, la terreur de la perdre maintenant n’est pas l’anxiété « de la possession » mais la peur de ne plus pouvoir lui dire ces choses. Ce que sont ces choses, maintenant je ne le sais pas. Mais elles arriveraient comme un torrent si tu étais avec elle. C’est un état de création. Oh mon Dieu, fais-la moi retrouver.

Extrait – 27 mai 1950

 

La béatitude de 48-49 est entièrement payée. Derrière cette satisfaction olympienne, il y avait ceci – mon impuissance et mon refus de m’engager. Maintenant, à ma manière, je suis entré dans le gouffre : je contemple mon impuissance, je la sens dans mes os, et je me suis engagé dans la responsabilité politique, laquelle m’écrase. Il n’y a qu’une seule réponse : le suicide.

Dilemme. Dois-je être un ami absolu, qui fait tout pour son bonheur, ou un homme résolu et possédé du diable qui se déchaîne ? Question inutile – c’est déjà décidé par tout mon passé, par le destin : je serai un ami possédé du diable qui n’obtiendra rien – mais qui peut-être aura le courage. Le courage. Le tout sera de l’avoir au bon moment – quand je ne lui nuirai pas – mais qu’elle le sache, qu’elle le sache. Peut-on renoncer à cela ?

Extrait – 18 août 1950

 

La chose le plus secrètement redoutée arrive toujours.

J’écris : Ô Toi, aie pitié. Et puis ?

Il suffit d’un peu de courage.

Plus la douleur est déterminée et précise, plus l’instinct de la vie se débat, et l’idée du suicide tombe.

Quand j’y pensais, cela semblait facile. Et pourtant de pauvres petites femmes l’ont fait. Il faut de l’humilité, non de l’orgueil.

Tout cela me dégoûte.

Pas de paroles. Un geste. Je n’écrirai plus.


 
Note : 

1952, posthume – 466 pages – ISBN : 978-2-070-37895-1
Cesare Pavese (1908 – 1950) – Italien

 

Antoine Vitek

Jeune trentenaire et vieux blogueur. Fondateur de Culturez-vous et organisateur de l’association "Un Soir, un Musée, un Verre". Flâneur professionnel et éternel curieux.

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4 commentaires

  1. néophyte dit :

    je découvre votre blog, juste une remarque : il manque le « r » dans « je n’écrirai plus » en haut à côté de sa photo…
    je poursuis avec intérêt.

  1. 30 janvier 2013

    […] et je n’en suis pas ressorti indemne tant les mots de Forest ont pu faire écho en moi. Dans Le métier de vivre, Pavese disait que lorsque nous lisons, nous cherchons des pensées que nous avons déjà eues, à […]

  2. 28 février 2014

    […] dit, une introduction au latex vaut bien une formation au métier de vivre… Certains s’en sont effectivement fait spécialité […]

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