Arnaud Cathrine – Je ne retrouve personne

Résumé :

Aurélien est écrivain et vit à Paris depuis cinq ans. En pleine rentrée littéraire, tandis qu’il commence la promotion de son nouveau livre, il doit retourner en Normandie pour s’occuper de la vente de la maison familiale. Ce séjour qui devait être express va finalement se prolonger et se transformer en état des lieux personnel. Aurélien retrouve les fantômes de son passé, se remet en question et s’interroge sur les racines de sa solitude.


 

Avis :

Arnaud Cathrine - Je ne retrouve personneArnaud Cathrine est l’un des très rares écrivains dont j’attends chaque nouvelle parution avec beaucoup d’impatience. Il est, pour moi, l’une de ces valeurs sûres qui ont ce talent rare de me retourner le cerveau ! Autant vous le dire tout de suite, j’ai adoré ce roman et je pense sincèrement que mon affinité pour cet écrivain n’a influencé en rien mon jugement : Je ne retrouve personne me semble vraiment au-dessus de ses précédents livres.

Après son essai Nos vies romancées (2011) et le livre jeunesse Coquillette la mauviette (2012) réalisé avec Florent Marchet, Arnaud Cathrine revient donc aux romans adultes avec un texte que l’on pourrait probablement classer dans le répertoire de l’autofiction. Le personnage principal est lui aussi écrivain, il apprécie Marguerite Duras et il retourne dans sa Normandie natale après avoir vécu plusieurs années sur Paris (tiens donc ?!).
Comme souvent dans les livres d’Arnaud Cathrine, on trouve en toile de fond ce rapport très important à la liberté et cette lutte perpétuelle pour l’imposer aux autres (voir Nos vies romancées). Pourtant, on notera une différence notable par rapport aux ouvrages précédents : le personnage principal est également le narrateur, ce n’est pas quelqu’un que l’on découvre grâce aux témoignages de ses connaissances comme cela a pu être le cas dans Le journal intime de Benjamin Lorca (2011), La disparition de Richard Taylor (2008) ou encore dans L’invention du père (2001).

En retournant dans la maison où il a grandi, Aurélien se remémore certains souvenirs et retrouve quelques-uns de ses amis d’enfance qui ont bien souvent évolué différemment de ce à quoi il s’attendait. Lui qui se pensait incompris par son entourage se rend compte qu’il n’a lui-même pas compris grand-chose aux autres. En proie à un état des lieux personnel et confronté à ses propres ratages, ce retour aux racines lui permet de remettre en question sa vie actuelle.

J’ai retrouvé dans ces pages un peu de Y revenir de Dominque Ané avec cette façon de s’interroger sur son passé et cette nécessité d’avancer dans la vie tout en prenant, parfois, le temps de revenir à ses racines. Je ne retrouve personne me semble être un livre profondément sincère, j’imagine qu’Arnaud Cathrine a mis beaucoup de lui-même dans ce roman poignant, captivant et ponctué de quelques phrases percutantes qui résonnent comme des aphorismes.

 

La vérité exige d’être formulée à bout portant. Alors elle tue. Le sachant, on tient en joue sans jamais tirer… Ou à blanc. Et ça continue.

 

Philippe Forest disait que l’on perçoit les livres différemment selon le moment de notre propre vie où on le lit, notre histoire personnelle ayant un impact sur notre façon de percevoir le roman. Je crois que nous lisons dans le but de tomber sur ces quelques rares livres qui font écho à nos propres pensées, qui nous donnent l’impression que l’auteur a fouillé tout au fond de notre conscience et a réussi mettre des mots sur ce que l’on ressent sans toutefois parvenir à le formuler. C’est exactement l’effet que certains passages de ce livre ont pu me faire, il me semble que c’était le roman dont j’avais besoin à ce moment précis de ma vie.

Je ne sais pas si vous trouverez dans ce livre autant de plaisir et d’intérêt que moi mais je ne peux que vous encourager à vous y plonger, vous y trouverez a minima une réflexion passionnante avec une écriture de grande qualité.

 

Extraits :

 

Extrait 1/8

Je m’efforce de traquer le désir ailleurs que sur le corps de Junon, regrettant seulement de ne pas avoir coupé les ponts en temps et en heure, admettant que j’en ai été incapable et que, pour une obscure raison, elle ne m’a elle-même pas plus aidé. Je suis à présent un abstinent d’elle tout à fait entraîné. Mais : abstinent. Je me plie à l’exercice de cette amitié inégalitaire, me persuadant que les séparés peuvent bien s’approcher, cinq ans après, forts de leurs muselières. Et je lutte contre le désir qui cogne, l’implacable retour du refoulé. Non, bien sûr, je n’ai rien enterré du tout.

Extrait 2/8

– Bon, je ne te demande pas ce que tu es venu faire ici. On ne sait jamais pourquoi on revient, n’est-ce pas ? On se noie dans tout ce qui est perdu et puis on s’en va.

Je devais la fixer d’un drôle d’air. Elle venait de résumer avec une exactitude troublante ce que je vis ici depuis mon arrivée.

Extrait 3/8

« Le fait même de se montrer sans cesse aux autres avec le masque de celui qu’on voudrait être nous fait perdre l’envie d’être véritablement celui-là et de travailler à le devenir. »

Il n’y a sans doute pas de hasard : tombé là-dessus sitôt ouvert le premier tome des Papiers collés de Perros. Mon masque à moi : un garçon bien élevé, facile, rendant service, répondant volontiers à toutes les sollicitations, ayant mis un point d’honneur à recevoir on ne peut mieux dans sa petite boutique littéraire. Comme tout le monde, il m’arrive de me relâcher. J’en vois tout de suite les effets. Alors quoi de mieux, aujourd’hui, que de rester ici, n’être plus là pour personne d’autre que moi-même, lâcher ce masque idéal qui me pèse et Dieu sait qui de lui, de moi ou de nous reviendra à Paris.

Extrait 4/8

Mais, à bien y réfléchir, comment la contemplation de l’enfance pure ne nous serait-elle pas insupportable à certains moments ? C’est à s’en donner l’air niaiseux (celui-là même que j’ai diagnostiqué sur la gueule de tant de parents) : lire, en filigrane du bonheur juvénile, la perspective de ce que l’on nomme couramment « la perte de l’innocence » (ce qui ne veut rien dire, même s’il y a un fond d’intuition dans la formule) ; disons plutôt : la dégradation d’une possibilité de vie et de joie. Oui, voilà ce qui m’apparaissait : l’idée que la possibilité de vie et de joie de Michelle puisse aller en se dégradant, et combien tout sera tellement moins facile plus tard, dépourvu de cet allant sans réserve qui jaillit pour le moment comme une force naturelle. Bien sûr il y aura quelques merveilles mais le bonheur ne sera que conquis, intermittent, fastidieux : ce sera un curieux labeur. J’observais Michelle au-dessus de ma tête et je me disais : il restera bien quelque chose de tout ça mais dilué, affadi, tout juste rattrapé par l’effort d’une vie intérieure.

Extrait 5/8

A tort ou à raison, j’ai tendance à penser que la mélancolie n’est plus si charmante passé un certain âge (elle qui devient pourtant ma compagne attitrée). Comme si c’était là un mythe de la jeunesse. Une fois disparu ce qu’il restait de juvénile en nous, il faut un peu de décence, de tenue. Ne pas traîner avec soi la plainte qu’on ne retrouvera, comme le disait si bien Deleuze, qu’avec la vieillesse. Oui, vient un moment où l’on doit s’efforcer de garder sa mélancolie pour soi. On s’autorise à l’écrire dans les livres. Mais c’est un sourire pudique qu’on arbore. Pour ne faire subir à personne cette haleine déjà un peu alourdie par le temps.

Extrait 6/8

Vingt-trois heures passées. Infâme sentiment de solitude. Celle-là même que je suis pourtant capable de défendre bec et ongles quand on s’en étonne.

Je voudrais savoir. D’où cela vient. Cet état de (mon) fait. Un état de la solitude endurcie depuis Junon. Et d’où vient ce courage subi ou consenti qu’il faut pour vivre sans le divertissement, l’enchantement et l’encombrement de l’autre. Intuition déjà maintes fois confirmée que cette solitude est partie pour durer.

Extrait 7/8

– Et au fait : Lausanne ?

– C’était bien.

– Tu as fait ce que tu voulais ?

– Oui, a-t-elle répondu laconique.

Manifestement, elle pensait à autre chose. Avant, je lui demandais plusieurs fois par jour à quoi elle pensait. C’est une question qu’on ne pose qu’à la personne qu’on aime. Une intrusion d’amour impérieuse. Quand l’autre échappe.

Extrait 8/8

Paris, si loin pour le moment. Paris et ma vie après Junon. Ces cinq années à fuir mon désert, m’essouffler, écumant la nuit, les bars triés sur le volet, à l’affût de la moindre apparition qui saurait me rendre à l’espoir que j’avais initialement placé dans cette vie urbaine et nouvelle, ample, censément inépuisable, cinq années à accumuler les rencontres nocturnes, me laissant glisser dans cet état second qui fait que l’on ne compte plus les heures, ni les pintes, ni les raisons qui dissuadent de rentrer cuver, et je trouvais passionnants (à partir d’un certain taux d’alcoolémie, vite atteint) ces échanges de rien, ou de tout, parce que pendant ce temps-là je n’avais pas à affronter autre chose, c’était toujours ça de pris, quand bien même mes compagnons n’étaient que de fortune, je finissais par bien les connaître, de soir en soir, je les trouvais attachants, je leur étais attaché, par la force de l’habitude, une bienheureuse habitude, au final je n’aurais troqué pour rien au monde ces fréquentations de circonstances, qui ne l’étaient d’ailleurs plus puisque c’était là ma famille élective, aussi peu élue qu’une famille biologique, juste héritée de mon passage par là, et ce n’était pas tant du bon temps que nous passions ensemble que du temps tout court, traquant le même oubli, l’oubli de quelque chose de trop empesé, de trop décevant déjà, alors nous nous occupions à plus futile, ensemble, ou nous singions de refaire le monde, ensemble, rien ne pouvait être grave, tout était branché très fort mais si peu grave et, ce faisant, il y avait ces regards rivés sur quelque visage repéré de soir en soir, tantôt absent, tantôt apparu inopinément, ou fidèlement à sa place à notre arrivée, de ces visages que nous mangions à plein regard avant même qu’un rapprochement ne s’opère, promesse d’une prolongation, d’une histoire, d’une fin de nuit peau contre peau, on resterait amis, on se quitte vite fait, et le soir venu, de nouveau, l’espoir que la grande ville tienne ses promesses, l’être providentiel, je me prenais à penser que rien d’autre ne valait que ça : l’attendre, sagement, patiemment, la « remplaçante », et puis parfois la flemme, parce que rien ni personne ne venait, alors je rentrais, mais toujours je repartais, le lendemain soir, sur le coup de vingt et une heures, dans un même mouvement de fuite, de désir, de sabordage et de vie. Alors que s’est-il passé ? Cinq ans après : pourquoi ne plus vouloir provoquer Paris, lui extorquer des miracles ou le simple soulagement de l’ivresse commune ? A présent : l’ivresse, seul, l’oubli, seul. Que s’est-il passé pour que la déréliction s’enraie, pour que je m’éloigne du courant sans préavis et décide de m’enfermer dans un autre âge, advienne que pourra, qu’on vienne m’y chercher et m’y aimer, que s’est-il passé ? Je suis seul ici et eux, ils continuent à boire probablement, à parler de tout et de rien, s’embrasser, baiser, s’aimer, se manquer, mais se supporter mieux ainsi.

 
Note : 
 

2013 – 227 pages – ISBN : 978-2-07-013785-5
Arnaud Cathrine – Français

Editions Verticales

 

Antoine Vitek

Jeune trentenaire et vieux blogueur. Fondateur de Culturez-vous et organisateur de l’association "Un Soir, un Musée, un Verre". Flâneur professionnel et éternel curieux.

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2 commentaires

  1. 18 avril 2014

    […] étrangers qui continuent à se dire amis” : c’est exactement le sujet de ce livre. Après Je ne retrouve personne, Arnaud Cathrine continue à explorer le thème de l’amitié et de l’éloignement. Dans ce […]

  2. 4 août 2014

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